Perspectives - La dictature de la représentativité

Un autre rapport de la commissaire aux langues officielles, un autre blâme pour le gouvernement. Hier, c'était au tour du quartier général de la Défense nationale de se faire reprocher par Dyane Adam son trop timide bilinguisme. Parions que ses recommandations n'émouvront pas outre mesure le nouveau ministre unilingue anglophone de la Défense, Gordon O'Connor, dont les adjoints ne semblaient même pas connaître l'existence de la commissaire... Cet événement met certes en évidence les risques d'un cabinet trop peu bilingue, mais il ouvre aussi la porte à une réflexion sur les limites de la représentativité.

Six femmes ministres sur 27. Deux personnes issues des communautés culturelles. Cinq Québécois, mais seulement quatre Albertains. Quatre ministres provenant du feu Parti progressiste-conservateur, mais à peine deux fidèles du Reform Party. Trois personnes de moins de 40 ans. Le cabinet de Stephen Harper a été examiné sous toutes ses coutures pour évaluer si, oui ou non, il reflète bien la diversité canadienne et la complexité de la Chambre des communes.

Les verdicts sont déjà tombés: il y a trop peu de femmes, avec un ratio d'à peine 20 %. Les ex-réformistes — en particulier ceux de l'Alberta — sont déçus du manque de reconnaissance pour les 12 années qu'ils ont passées à tenir le fort. Quant aux personnes parlant le français, il n'y en a que 10 au cabinet, incluant le premier ministre, dont deux ne possèdent que les rudiments de la langue: Tony Clement et Stockwell Day. C'est plus ou moins un ratio de 37 %. C'est pire que sous Paul Martin (42 %), qui lui-même avait concocté le cabinet le plus unilingue anglais du règne libéral. Sous Jean Chrétien, il n'était pas rare qu'un ministre sur deux puisse s'exprimer en français.

Stephen Harper a donc fait preuve d'audace — ou d'inconscience? — cette semaine en écartant des candidats comme James Moore — un jeune bilingue — ou encore Diane Ablonczy — une femme réformiste —, se privant ainsi de deux candidats ministrables qui lui auraient permis d'améliorer ses «statistiques». De surcroît, il n'a pas hésité à recruter le transfuge libéral David Emerson, qui diminue encore un peu plus son «score»: il manquait de tout sauf d'hommes blancs, d'âge mûr, unilingues anglais et provenant de l'Ouest... Mais Stephen Harper a préféré la compétence.

Compétence. Ce critère est presque devenu secondaire dans la confection d'un cabinet. Pourtant, le Canada n'a pas toujours été bien servi par cette dictature de la représentativité. Ainsi, l'Île-du-Prince-Édouard, avec ses 160 000 habitants, a fourni un ministre pendant tout le dernier règne libéral. Les insulaires ont comblé leurs quatre sièges de la Chambre des communes par des libéraux depuis 1988. Jean Chrétien les a remerciés de cette fidélité d'abord avec Lawrence MacAulay, puis avec Wayne Easter.

C'est un euphémisme que de dire que M. MacAulay n'avait pas l'envergure d'un ministre, et sa pitoyable performance à titre de solliciteur général (1998 à 2002), notamment dans la gestion du cas de Maher Arar, en a fait la risée de la colline parlementaire. M. Easter n'a guère fait mieux en reprenant le flambeau. Paul Martin a d'ailleurs vite fait de le remplacer dès son arrivée au pouvoir, ce qui ne l'a pas empêché de se choisir un ministre parmi les deux autres députés de l'île.

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Stephen Harper n'a pas réussi à se soustraire complètement de cette logique mathématique. Ainsi, en tentant de récompenser un peu tout le monde, il a confié le rôle de secrétaire parlementaire à la Francophonie à l'Albertain Ted Menzies... un unilingue anglophone.

Surtout, Stephen Harper a utilisé cet argument de la représentativité pour justifier la nomination de son ami non élu Michael Fortier au cabinet, avec un détour obligé par le Sénat. Il fallait, selon le premier ministre, dénicher à Montréal un ministre coûte que coûte. La tactique est d'autant plus fumeuse que M. Harper accepte que le très diversifié Toronto soit représenté par un ministre d'une ville industrielle plutôt uniforme — Oshawa — située 55 kilomètres plus loin. Il accepte aussi très bien que Peter MacKay, de la Nouvelle-Écosse, agisse à titre de ministre responsable de l'Île-du-Prince-Édouard.

Le choix de Michael Fortier aux Travaux publics est d'autant plus étrange que M. Harper se trouve à reproduire un schème introduit par Jean Chrétien: placer un organisateur politique — dans le cas libéral, Alfonso Gagliano — à la tête du ministère fédéral le plus apte à faire des cadeaux. De tout temps, le ministère des Travaux publics a été considéré comme un nid à patronage. Ce ministère «transversal» signe tous les contrats d'approvisionnement du gouvernement et octroie, à ce titre, pour environ un milliard de dollars de contrats... par mois.

En théorie, toute attribution doit respecter un processus compétitif avec appel d'offres à la clé. Mais dans les faits, il existe quatre exceptions pour ne pas se soumettre à ce processus: une valeur de moins de 25 000 $, une seule compagnie peut s'acquitter de la tâche, le projet est d'intérêt national, un appel d'offres mettrait en péril la sécurité nationale. Du temps d'Alfonso Gagliano, les contrats versés à des entreprises amies du régime ont pullulé. Les contrats de 24 999 $ étaient monnaie courante et on invoquait de façon farfelue le critère de la compétence unique.

Il ne faut certainement pas sauter aux conclusions. Toutes les raisons sont bonnes de donner sa chance à Michael Fortier, comme il l'a d'ailleurs demandé lundi. «Je suis plus qu'un organisateur politique», a-t-il plaidé. N'empêche que la Chambre des communes ne pourra pas lui demander des comptes. M. Harper a fait remarquer que M. Fortier resterait disponible à la période de questions du Sénat et répondrait aux journalistes. Est-ce toute l'importance qu'il accorde aux parlementaires? Peut-être finalement partage-t-il l'avis de plusieurs députés et observateurs. À savoir que la période de questions n'a jamais été autre chose que cela: une session de questions... sans réponses.

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