Poids moyens

Avec sa candeur habituelle, Jean Chrétien avait expliqué quoi faire quand on a eu la maladresse de «se peinturer dans le coin»: il suffit de marcher sur la peinture.

Il fallait que la nécessité soit grande pour que Stephen Harper, qui s'est toujours piqué d'avoir plus de principes que les libéraux, renonce à n'admettre que des élus dans son cabinet. Si besoin était, le nouveau premier ministre vient de démontrer encore une fois qu'il est d'abord un homme pragmatique.

La nomination de Michael Fortier, déguisé en sénateur pour la circonstance, a fait grincer des dents chez les réformistes albertains, d'autant plus que des poids lourds locaux ont été laissés pour compte, mais la présence d'un ministre en provenance de Montréal n'avait pas de prix. Or, on imagine mal M. Harper inviter Jean Lapierre ou Stéphane Dion à joindre son parti deux semaines après avoir été élu, comme David Emerson l'a fait à Vancouver.

En 1984, Brian Mulroney avait réservé au Québec environ le quart des portefeuilles, ce qui correspondait au poids de la députation québécoise (58) au sein du caucus conservateur (211). Après les élections de 1988, les 63 députés québécois représentaient plus du tiers des 169 élus conservateurs dans l'ensemble du pays, ce qui avait valu 13 ministres sur 39 au Québec.

Les voix québécoises ont pris beaucoup de valeur aux yeux de M. Harper. Le ratio est inespéré: cinq ministres pour seulement 10 élus le 23 janvier. Le nouveau premier ministre ne pouvait pas envoyer un message plus clair à ceux qui seront sollicités pour défendre les couleurs conservatrices aux prochaines élections: il ne demande pas mieux que de leur offrir une limousine.

Des limites

Il est vrai qu'aucun des ministères les plus importants n'a échu à des Québécois, mais il y a des limites aux responsabilités qu'on peut confier à des gens dont les preuves restent à faire. Durant son premier mandat, M. Mulroney a eu l'occasion de vérifier que le principe de Peter peut faire des ravages dans une équipe inexpérimentée. Dans un premier temps, il valait peut-être mieux s'en tenir à la catégorie des poids moyens.

En revanche, les ministres du Québec ont hérité de dossiers qui permettent de présenter des résultats tangibles à court terme: Industrie (Maxime Bernier), Transports et Infrastructures (Lawrence Cannon), Travaux publics (Michael Fortier), Agence de développement économique (Jean-Pierre Blackburn). Dans la perspective d'élections dans 18 ou 24 mois, l'avantage est certain.

Le nouveau lieutenant de M. Harper au Québec, Lawrence Cannon, n'était peut-être pas le plus spectaculaire du cabinet Bourassa, mais il possède un bon sens politique et n'a jamais mis le gouvernement auquel il appartenait dans l'embarras. Il a un style nettement moins provoquant que Jean Lapierre et il a ses entrées aussi bien au PLQ qu'à l'ADQ. Pour un parti en mal d'organisation, ce n'est pas négligeable.

Harper gardera la main haute

À première vue, certains choix de M. Harper ne semblent pas traduire très fidèlement l'ouverture faite au Québec durant la campagne électorale. Au chapitre du déséquilibre fiscal, la nomination aux Finances de l'ancien ministre de Mike Harris, James Flaherty, peut laisser perplexe, mais quelqu'un s'imagine-t-il que le problème peut être résolu sans que l'Ontario y trouve son compte?

Le ministre responsable des Affaires intergouvernementales du Québec, Benoît Pelletier, se félicitait dernièrement des bonnes relations qu'il avait établies avec sa vis-à-vis dans le cabinet fantôme de M. Harper, Rona Ambrose, mais elle a été nommée à l'Environnement. C'est plutôt l'ontarien Michael Chong, que pratiquement personne n'attendait, qui a atterri aux Affaires intergouvernementales.

Cela signifie sans doute que M. Harper a décidé de conserver la main haute sur le dossier québécois, comme l'avait fait Brian Mulroney à l'époque du «beau risque» et de l'accord du Lac-Meech.

C'est plutôt en raison des valeurs qu'il reflète que le cabinet Harper risque d'en indisposer certains. Le Bloc québécois n'a pas eu beaucoup de succès en essayent de dépeindre le nouveau premier ministre comme un homme d'extrême-droite, mais la nomination d'un apôtre de la loi et de l'ordre comme le manitobain Vic Toews n'est pas de nature à rassurer ceux qui s'inquiètent d'une américanisation de la société canadienne. Pas plus que celle de Stockwell Day à la Sécurité publique.

Mme Ambrose est une étoile montante du PC. Malgré les talents politiques qu'on lui reconnaît, une ministre de l'Environnement issue d'une province dont la prospérité repose essentiellement sur l'industrie pétrolière ne peut que susciter la méfiance. En succédant à M. Dion, elle devient présidente de la conférence des 156 pays signataires du protocole de Kyoto. À ce titre, elle devra lancer les négociations sur la lutte contre les gaz à effet de serre après 2012. Mme Ambrose devra donc évoluer sur une glace très mince.

Malgré les efforts de M. Harper lui-même pour maîtriser le français, la nomination d'une ministre du Patrimoine qui ne le parle pas envoie un message pour le moins équivoque. Si M. Harper avait voulu trouver une bonne raison d'illustrer la nécessité de faire une place au Québec à l'UNESCO, il n'aurait pas pu trouver mieux.

mdavid@ledevoir.com

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