Et puis euh - Les Steelers vont gagner

Bon, on ne va tout de même pas chipoter sur une banale erreur de typographie. Bien sûr, il était vaguement dit, samedi, quelque part dans ce journal, «Seattle par 6 points». C'est la faute du gars aux plombs. J'avais bel et bien écrit «Pittsburgh par 11 points», mais allez savoir pourquoi, le gars aux plombs a compris «Seattle par 6 points». Il est franchement dommage que j'aie jeté la version originale à la corbeille, vous auriez pu voir qu'en fait d'extralucidité, je plante le professeur Gazon n'importe quand.

Ben non, c'est même pas vrai. En fait, j'ai changé d'allégeance lorsqu'il restait 14 secondes à jouer au quatrième quart, annonçant à la cantonade d'un timbre de stentor: «Pour moi, les Steelers vont gagner.» Certes, il n'y a rien là qui tienne de l'exploit, rien en tout cas en comparaison du comportement du suave David Emerson, ministre sous Paul Martin, réélu sous la bannière libérale le 23 janvier dernier, et qui a été nommé hier au sein du cabinet de Stephen Harper, hein? Deux semaines, montre en main, pour traverser le parquet de la Chambre des communes qui n'ont même pas commencé à siéger, voilà, messieurs dames, ce qu'on peut appeler un exploit. Il paraît d'ailleurs, selon des sources, que Belinda, qui veut passer au NPD, est furieuse de s'être fait devancer. (Et après ça, il se trouvera de charitables âmes pour déplorer le cynisme de la population, misère. Et Harper, le grand prêtre de l'imputabilité, qui donne sa bénédiction à ce vire-capotage, et qui en plus sacre un gars au Sénat et le fait illico ministre, des Travaux publics à part ça. La putabilité, oui, il faudrait que MM. Robert et Larousse se penchent sur l'opportunité d'ajouter ce néologisme à leur grand répertoire des mots qui existent parce qu'il évoque une réalité full tangible.) Imaginez un peu qu'un joueur des Seahawks décide, alors qu'il reste 14 secondes à jouer, qu'il a l'esprit à la fête en dépit des circonstances, et va se chercher un uniforme des Steelers et l'enfile et se met à crier comme un perdu: «Wouéééééé!!! On a gagné!!!!! Thank you Jesus!!!!». Cela vous découragerait de suivre les activités du sport professionnel, non? (À cet égard, une autre petite remarque: tous ces joueurs qui remercient le Seigneur d'avoir intercédé en leur faveur et de leur avoir permis de gagner le match se trouvent à caricaturer Dieu, car Dieu, avec Lequel je me suis entretenu hier, n'a strictement rien à cirer du football américain, ni d'ailleurs de l'écrasante majorité des agissements de l'humanité qui se croit importante. Ils devraient faire attention, la situation peut sérieusement dégénérer lorsqu'on caricature des affaires qui ne doivent pas être caricaturées parce que quelqu'un l'a dit à un moment donné.)

On notera au demeurant que M. Emerson s'est vu confier le poste inédit de ministre de la Porte d'entrée du Pacifique, une espèce de sorte de bouncer de Vancouver. Ce qui nous incite bien sûr à nous demander s'il y a une Porte de sortie et, si oui, où diable elle peut bien se trouver. (Selon des sources, l'Atlantique est tout au plus un vasistas permettant de fuir vers Toronto, alors que l'Arctique est un corridor très passant dans lequel on se chicane avec les Danois pour un morceau de roche, mais que voulez-vous, ils sont comme ça les Danois, en chicane avec le monde entier.)

Donc, pas de prédiction qui vaille la peine qu'on en parle relativement au score final du Super Bowl, mais il y a eu bien mieux, et dans ce cas précis, je dispose de témoins qui seraient mal avisés de me contredire étant donné que je les ai reçus à grands renforts de succulentes ailes de poulet marinées qui te me dégageaient un de ces fumets que c'en était une pure fête pour l'odorat. Aux alentours du premier quart, j'ai en effet annoncé qu'à l'occasion du spectacle de mi-temps, les Rolling Stones allaient débuter avec Start Me Up. Et qu'est-ce qu'ils ont joué en premier, je vous le demande un peu, les Rolling Stones? Farpaitement: Start Me Up. Si ce n'est pas faire preuve d'un sens de l'anticipation à faire rougir un quart-arrière qui voit le blitz de la tertiaire fondre sur lui et qui atteint quand même avec un cigare le demi inséré en maraude, je veux bien que le Grand Cric me croque.

À ce sujet, voici une donnée dont vous pourriez vous servir pour séduire une personne de votre sexe préféré lors d'un prochain cocktail de crevettes: la moyenne d'âge des joueurs participant au Super Bowl XL était de 26,4 ans, alors que l'âge moyen des membres du groupe musical assurant le divertissement à la mi-temps du Super Bowl XL était de 62,5 ans. Je suis persuadé que vous pouvez meubler une bonne demi-heure en jasant de ça, de même qu'en soumettant les convives à un quiz amusant d'intérêt général. La question: à quel âge, bondance, Mick Jagger va-t-il arrêter de porter des pantalons taille basse?

Vous pouvez aussi occuper 15 autres bonnes minutes en notant que maintenant que Seattle est allé au Super Bowl, Cleveland et Indianapolis sont les deux seules villes de la NFL dont l'équipe ne s'est jamais rendue au match ultime ou qui n'ont jamais accueilli la rencontre. Mais si vous voulez mon humble avis, Indianapolis a un stade couvert et une équipe potable, ce qui lui donne une menue longueur d'avance sur Cleveland, où on joue dehors comme des hommes alors qu'il fait assez rarement très beau aux ides de février et dont les Browns, mes Browns en somptueux brun et orange, devraient présenter une formation compétitive aux environs du Super Bowl CXXXLVIII.

Et s'il vous reste un peu de temps dans votre entreprise de conquête parce que tout le monde hésite à prendre le dernier craquelin et n'en finit plus de dire «ouais ben, faudrait que je fasse une trace», voici un autre sujet pas banal: un Français est en train de sauver le Canadien de Montréal. Ce n'est pas précisément de la tarte.

Sur ce, je m'en vais de ce pas alerte qui a fait mon succès sur les pistes de danse sociale en ligne aménager le Centre de contrôle olympique Turin 2006 (nom affectueux donné à un divan de seconde main rembourré de plumes de gélinotte huppée décédée de grippe aviaire, une table pliante bancale et une télé noir et blanc avec oreilles de lapin), d'où vous parviendra tous les jours, à compter de vendredi et jusqu'au 27, la célèbre chronique Les Jeux comme si vous n'y étiez pas (et moi non plus). Par ici le Pulitzer.

jdion@ledevoir.com

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