Choc des civilisations

Choc des civilisations? L'expression résonne comme un slogan, comme le titre facile d'un livre à succès... Pourtant, devant cette «crise des caricatures» qui oppose des millions de défenseurs de Mahomet à un certain Occident laïque, on est bien obligé de constater le dramatique face-à-face de conceptions radicalement différentes, sur des questions essentielles: rapport à la religion, dogme de la liberté d'expression, individualisme, identité de groupe...

Cet affrontement ne signifie pas le déclenchement d'une guerre totale entre des blocs opposés, qui irait jusqu'à monter des armées contre d'autres armées... Mais pour un certain nombre de groupes, de centres de pouvoir, de hiérarchies politiques et religieuses, cet affrontement et ce combat sont tout à fait réels.

Choc de civilisations? Disons, l'embryon d'une guerre culturelle d'envergure mondiale, qui oppose des blocs aux contours géographiques mouvants.

Certains ont fait valoir que la tolérance envers le droit de critiquer, voire de ridiculiser les diverses religions, est une tolérance à géométrie variable. Qu'en Europe, par exemple, le seuil au-delà duquel on perçoit qu'il y a diffamation grave, ce seuil est plus bas lorsqu'il s'agit d'antisémitisme ou d'antijudaïsme, que dans les cas d'islamophobie ou d'arabophobie.

Ou encore, que de ce côté-ci de l'Atlantique, en particulier au Québec, on va tout laisser passer s'il s'agit de se moquer des curés, des chrétiens ou du catholicisme... mais que, lorsqu'il s'agit des juifs ou des musulmans, alors attention! Affrontements, affrontements culturels... qui traversent toutes les frontières.

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Le malaise qui existe entre un Occident repu, démocratique, individualiste et athée, et un monde arabo-musulman le plus souvent pauvre, autoritaire, collectiviste et religieux, a des ressorts idéologiques, culturels, économiques. On n'est pas ici dans le pur débat théologique. Les intérêts, les manipulations, les interprétations de nature politique, ne sont jamais loin. En terre d'islam, la religion ressemble souvent à une identité nationale, à une expérience collective et fusionnelle.

Pour autant, les manifestations d'hostilité au Danemark, à la Norvège et, au-delà, à tout l'Occident, telles qu'on a pu les voir depuis quelques jours, ne représentaient pas toutes les populations des pays où elles se sont déroulées. Ni même forcément la majorité de ces populations... Mais elles n'étaient pas non plus des cas isolés, le fait de quelques marginaux fanatiques et peu représentatifs. Ce serait trop facile, et ce serait faux. Ces manifestations expriment une douleur, une rancoeur, une violence qui sont réelles et qui parcourent un vaste arc de populations, de pays et de régions du monde... et parfois, jusqu'au coeur de nos sociétés occidentales.

Remarquable est la diversité des lieux où, depuis une semaine, ces manifestations ont pu fleurir. À Gaza, au Pakistan, en Afghanistan, en Indonésie, au Liban... mais aussi dans les rues de Londres, des slogans de mort ont été scandés. Chez les modérés comme chez les radicaux, et même sous la chape d'une dictature laïque comme la Syrie — qui naguère encore, massacrait les islamistes —, on hurle ces slogans et on met le feu aux ambassades.

Le monde arabo-musulman contre l'Occident... avec, toutefois, une nuance intéressante du côté des États-Unis et de la Grande-Bretagne. Deux puissances anglo-saxonnes où, peut-être par opportunisme politique, on a préféré prendre — au niveau officiel — la défense des susceptibilités religieuses, contre le dogme de la liberté d'expression.

Et puis cette crise ne surgit pas de nulle part. Elle survient au moment précis où l'Irak vote pour les islamistes, où le Hamas prend le pouvoir en Palestine, où surgissent les Frères musulmans d'Égypte, etc. Rien de fortuit dans tout cela.

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Deux théories sur les élections qui vont se dérouler demain en Haïti, pays cher au coeur des Québécois, et dont la descente aux enfers paraît sans fin.

Première théorie: Haïti est un pays tellement démantibulé, tellement vidé de tout moyen, et tellement — osons le mot — irresponsable, qu'il y a là d'autres priorités que d'élire un nouveau président. Président qui recommencerait, dès que les étrangers seraient partis, à détourner l'argent de la drogue ou à débiter des slogans poétiques. Un pays dans un état tel qu'il représente, oui, une rare exception à la règle de la primauté des élections. Un pays qui, avant de voter, aurait besoin d'une remise en ordre élémentaire, que l'on reconstruise ne serait-ce qu'un embryon de société civile ou d'infrastructures matérielles. Et ce, sous une tutelle internationale — on peut rêver — qui serait à la fois ferme, généreuse... et fidèle dans le temps.

Seconde théorie: non, non, même en Haïti, la légitimité électorale demeure une chose essentielle, primordiale. Non, la communauté internationale n'a pas hypocritement poussé les Haïtiens à tenir des élections au plus vite, pour pouvoir ensuite clamer «mission accomplie», et s'en détourner aussitôt fait. Et puis non, le désir de voter n'est pas factice, ni dénué de sens. Même si la ferveur de 1990 — à l'époque du «sauveur Aristide» — n'est plus au rendez-vous aujourd'hui, les Haïtiens continuent d'associer, envers et contre tous, l'acte de voter à l'espoir fou de lendemains un peu moins misérables.

Entre ces deux théories, la tête penche pour la première, le coeur espère la seconde.

François Brousseau est chroniqueur et affectateur responsable de l'information internationale à la radio de Radio-Canada.

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1 commentaire
  • Michel Seymour - Abonné 6 février 2006 05 h 37

    Merci François Brousseau

    Merci pour votre article de ce matin sur le choc des civilisations. Les diagnostics que vous posez appellent à une révision de la pensée politique libérale, et apporte de cette façon de l'eau au moulin au libéralisme politique de John Rawls qui s'affranchit de l'individualisme auquel on associe généralement la pensée libérale.

    Le libéralisme politique est fondé sur la valeur de la tolérance et non sur la valeur de l'autonomie.

    Michel Seymour