L'éléphant dans le salon conservateur

Le premier cabinet conservateur du nouveau siècle est d'abord le symbole du retour en force de l'Alberta aux commandes après une absence relative de 13 ans au cours de laquelle bien les électeurs de l'Ouest canadien ont presque renoncé à jamais réussir à faire contrepoids à l'Ontario. L'équipe qui sera assermentée aujourd'hui inclut également une poignée de Québécois plus ou moins obscurs sur les frêles épaules desquels repose peut-être la dernière meilleure chance de réélection du gouvernement de Jean Charest et d'une accalmie prolongée sur le front référendaire.

Comme si le fardeau n'était pas suffisamment lourd, le nouveau cabinet affrontera sous peu une opposition libérale dont les principaux ténors sont plus à l'aise avec l'exercice du pouvoir que le caucus conservateur au grand complet. Il lui faudra également naviguer entre trois partis d'opposition qui sont infiniment plus proches les uns des autres sur le plan philosophique que du nouveau gouvernement.

Au moment où Stephen Harper prend les rênes, les libéraux, le NPD et le Bloc s'entendent avec les conservateurs sur une chose et c'est que l'électorat n'est pas disposé à retourner aux urnes de sitôt. Mais le nouveau premier ministre serait bien naïf s'il y voyait un gage de grande marge de manoeuvre pour son gouvernement minoritaire.

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Cet après-midi, les nouveaux ministres vont s'asseoir pour la première fois pour départager les dossiers qu'ils pourront se permettre de présenter aux Communes de ceux qui sont trop chauds pour être manipulés par un gouvernement aussi fragile. Ils auraient intérêt à se rappeler dans chacune de leurs prières que, derrière la façade d'un Parlement à l'italienne, il y a un gouvernement de rechange en puissance de l'autre côté de la Chambre.

On ne dira jamais assez l'ambiguïté de la place que l'ex-premier ministre Paul Martin a choisi d'occuper dans le Parlement reconfiguré.

Depuis le 23 janvier, M. Martin a dit à plusieurs reprises que sa dernière campagne électorale était derrière lui. Il a confié la direction parlementaire des libéraux à Bill Graham.

Sa garde rapprochée a commencé à se disperser. Mais il demeure néanmoins chef en titre du Parti libéral et il a l'intention de continuer à représenter la circonscription de LaSalle-Émard aux Communes jusqu'au prochain scrutin.

Au cours des 10 derniers jours, aucun prétendant évident à la succession libérale ne s'est manifesté. Le contraire s'est plutôt produit alors que, les unes après les autres, les grosses pointures du parti ont choisi de se dérober. Dans les circonstances, les libéraux n'ont aucune raison de précipiter le changement de la garde. Sciemment ou pas, M. Martin se retrouve avec tous les attributs d'un politicien en réserve de la nation. Son statut démissionnaire appréhendé lui permettra même d'observer les premiers pas du nouveau gouvernement à l'abri des poignards de son parti.

Si le très mince lien de confiance entre le gouvernement Harper et l'opposition venait à se rompre rapidement, le PLC et le NPD comptent ensemble suffisamment de députés pour proposer à la gouverneure générale de prendre en main la direction des affaires au pied levé en formant un gouvernement de coalition.

Ce serait un rebondissement spectaculaire. Le Canada n'y gagnerait pas un gouvernement majoritaire au change. On assisterait plutôt à un changement de l'axe du régime de la droite vers la gauche et la zone de confort traditionnelle de l'électorat. Tout cela, bien sûr, ne pourrait jamais se produire sans l'accord du Bloc québécois.

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Il fut un temps où Gilles Duceppe aurait probablement fait des détours pour assurer la survie d'un gouvernement minoritaire qui n'était pas libéral. Mais c'était avant que les conservateurs ne viennent freiner l'élan préréférendaire du mouvement souverainiste et se poser en menace à la suprématie du Bloc sur le Québec francophone.

Si Stephen Harper réussit modérément bien sur le front québécois, son succès aura vraisemblablement un impact positif pour Jean Charest sur le climat des prochaines élections québécoises. Surtout, il ne manquera pas d'ici 18 à 24 mois de candidats-vedettes fédéralistes pour se présenter au rendez-vous de la prochaine campagne fédérale au Québec sous la bannière conservatrice.

Dans les circonstances, le Bloc n'a pas un intérêt impératif à faire durer le nouveau gouvernement, surtout s'il lui fallait pour cela rogner sur les valeurs sociales qu'il véhicule.

Tout indique que Stephen Harper — sinon l'ensemble de son équipe — est conscient de la présence de cet éléphant dans le salon de son nouveau gouvernement. Sa meilleure police d'assurance pour se prémunir contre le Bloc consisterait à rendre injustifiable la défaite prématurée d'un gouvernement qui a ravivé des espoirs certains dans une tranche importante de l'électorat québécois.

Le premier ministre aura de meilleures chances d'arriver à ses fins s'ils colle l'action de son gouvernement le plus proche possible du centre de l'échiquier politique et s'il commence rapidement à concrétiser ses promesses sur le front québécois.

Mais leur réalisation ne se fera pas sans une certaine collaboration de la part des autres partis fédéralistes. Elle est loin de lui être acquise d'emblée. Dans le passé, le PLC n'a jamais fait de cadeaux aux conservateurs en matière de relations Canada-Québec.

Il y a à peine neuf mois, libéraux et néo-démocrates s'enveloppaient dans l'unifolié pour argumenter que l'unité canadienne passait par la survie d'un gouvernement Martin plongé en plein scandale plutôt que par sa défaite aux mains des conservateurs et du Bloc. On verra si la même prétendue raison d'État sera au rendez-vous maintenant que les rôles sont inversés.

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Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

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