Les images du Prophète

Est-ce le signal du conflit censé opposer la civilisation occidentale au mode musulman? Ou l'expression d'une presse insensible au sentiment religieux? Ou encore un exemple de manipulation politique? L'affaire des caricatures a commencé quand l'auteur d'un livre sur Mahomet s'est plaint que personne n'osait y dessiner une illustration du prophète.

Piqué par l'interdit musulman de cette image, le Jyllands-Posten, un journal conservateur de Copenhague, invite divers caricaturistes à proposer des dessins du prophète. Des douze dessins publiés sous le titre «les visages de Mahomet», l'un montre le prophète enturbanné d'une bombe fumante. Un autre lui fait dire à de jeunes kamikazes arrivant au ciel: «Arrêtez, arrêtez, nous manquons de vierges.»

Le journal entendait faire un test de la liberté d'expression, tout en prétendant respecter l'islam et connaître l'interdit.

Des musulmans du pays ont protesté auprès du journal, mais en vain. «Je ne pense pas qu'ils demandent le respect dans ce cas-là, déclare Flemming Rose, l'éditeur culturel, interrogé à la télévision française. Ils veulent que je respecte l'un de leurs tabous dans le domaine public.»

Or, pour lui, c'est un principe «fondamental» de toute société séculière: «Vous ne pouvez exiger de chacun qu'il porte une attention spéciale à vos sentiments religieux.» Le journal refuse donc de présenter des excuses. C'était en septembre 2005. Attirée par la controverse, une publication norvégienne «évangélique» prend la défense de «la liberté d'expression» en publiant les mêmes caricatures, le 10 janvier dernier.

L'affaire déjà circule sur Internet. Des capitales arabes demandaient aux autorités du Danemark d'intervenir auprès du journal.

Le premier ministre Anders Fogh Rasmussen refusait, ne voulant pas s'ingérer dans la presse. Commencent alors des sanctions diplomatiques.

Solidaires du Jyllands-Posten, des quotidiens européens publient les dessins litigieux. Dans le monde arabe, c'est aussitôt le boycottage des produits en provenance des pays en cause. Puis des manifestations populaires éclatent au Proche-Orient et jusqu'en Asie. La crise menace de s'internationaliser. La Grande-Bretagne, les États-Unis et la France, sans blâmer la presse, rappellent le respect dû à l'islam.

Ces caricatures sont-elles offensantes?

Des journaux européens avaient décidé de publier «ensemble» ces caricatures, mais sans les avoir encore vues. En ayant pris connaissance, ils ont reculé. La caricature montrant Mahomet une bombe en guise de turban a particulièrement choqué la direction de Libération.

«Elle laisse croire que tous les musulmans sont des terroristes», explique un rédacteur, Pierre Haski, au journal montréalais La Presse.

Les musulmans fondamentalistes ne sont pas seuls à trouver ces caricatures offensantes. Ainsi, pour le directeur du Congrès musulman du Canada, Tarek Fatah, le Jyllands-Posten entendait vraiment heurter les sentiments des musulmans. Toutefois, déplore-t-il, en usant de violence, des protestataires auront avalisé l'accusation d'intolérance portée contre l'islam. Fatah propose à ses coreligionnaires d'imiter plutôt le prophète: durement attaqué durant sa vie, il choisit, conformément au Coran, de répondre par le pardon et la bonté.

La liberté de presse, il est vrai, comprend «la liberté d'offenser». Dans le cas de la caricature, un genre qui relève du journalisme d'opinion, cette latitude peut aller jusqu'à l'exagération, c'est traditionnellement accepté. Mais le caricaturiste reste assujetti à la loi du pays et à l'éthique du métier. Même au Danemark, dit-on, c'est un crime que d'insulter le souverain. Mais ces dessins étaient-ils publiables?

En Europe, la Fédération des journalistes allemands s'est opposée à leur publication. L'Associated Press, l'agence américaine, a décidé, elle, de ne pas les transmettre. «Notre pratique est de ne pas mettre en circulation du matériel qu'on sait être offensant», a déclaré son directeur de la photographie, Santiago Lyon.

Au Canada, le Globe and Mail, bien qu'il se soit porté à la défense de la liberté d'expression, n'a pas publié les caricatures. Patrick Martin, l'éditeur des pages éditoriales, en donne la raison: «Nous sommes légitimement préoccupés de n'offenser aucun groupe ou communauté si ce n'est pas nécessaire.»

Au Toronto Star, son homologue Haroon Siddiqui trouve que l'argument de la liberté d'expression est, dans ce cas-ci, une tentative «déguisée» de cacher des sentiments hostiles aux musulmans. «Des personnes réfléchies et des institutions publiques responsables, dit-il, si elles risquent de se tromper, doivent agir en favorisant la compréhension mutuelle, non en attisant plus de conflits.»

Il est malaisé pour les journalistes de rendre compte du caractère offensant des caricatures sans les montrer au public. On peut néanmoins penser que l'interdit n'est pas aussi radical qu'on le croit. Une représentation respectueuse de Mahomet n'aurait pas nécessairement été jugée méprisante. Asghar Bukhari, porte-parole du Muslim Public Affairs Committee de Grande-Bretagne en a donné l'assurance à la BBC: «Il y a 6000 images du prophète sur Google, dit-il, et cela n'a jamais causé d'indignation.»

La Grande-Bretagne est le berceau de la liberté de presse. Jack Straw, le secrétaire aux Affaires étrangères, a tiré une conclusion qui semble appropriée: «Il y a la liberté d'expression, que nous respectons tous. Mais il n'y a aucune obligation de proférer une insulte ou de tenir sans raison un langage incendiaire.»

Le Vatican n'aura donc pas été seul à dire que cette liberté ne comprend pas «le droit de heurter les sentiments religieux des croyants».

Devra-t-on en la matière imposer des restrictions aux médias? Tout en affirmant son respect le plus grand «pour toutes les religions, y compris l'Islam», le premier ministre Rasmussen a réitéré qu'il ne peut «pas contrôler ce qui est publié dans les médias». Ni le gouvernement ni la population du Danemark, ajoute-t-il, ne sauraient donc être tenus responsables. Mais il avait plus tôt fait état de sa propre surprise devant la crise déclenchée par le Jyllands-Posten. Il n'aura pas été le seul à sous-estimer gravement le malaise.

D'après Mona Eltahawy, une columnist américano-égyptienne, ce sont les gouvernements de pays musulmans, notamment l'Égypte, qui ont mené la vague de protestation, y trouvant peut-être l'occasion de se «refaire une crédibilité islamique». C'est aussi l'opinion de l'islamologue Malek Chebel: «Ils veulent se refaire une virginité face à tous les scandales engendrés par leurs régimes comme la corruption, le manque de liberté d'expression et les atteintes aux droits des femmes.»

Un pays occidental serait donc mal venu d'accéder aux demandes de tels gouvernements de museler la presse. Il lui serait plus utile de rompre avec ces dictatures rétrogrades qui font le lit de l'extrémisme. Ce ne sera pas un luxe, non plus, d'aider à l'intégration des immigrants musulmans, et de combattre les partis xénophobes qui entretiennent, autant que les fondamentalistes religieux, un climat d'insécurité et d'affrontement.

La liberté d'expression ne saurait, dit l'adage, justifier qu'on crie «au feu» dans un cinéma. Un journal, pourrait-on ajouter, est mal venu d'invoquer la liberté quand il craque des allumettes dans un endroit rempli de gaz. Les médias qui veulent enseigner aux musulmans la liberté d'expression ont raté une occasion de montrer que cette liberté, pour être valable, doit s'exercer avec modération et jugement.

Bref, les protestataires qui incendient des ambassades font preuve d'une violence inacceptable. Mais est-il moins violent de lancer des tisons dans des sociétés exacerbées?

***

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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1 commentaire
  • Roland Berger - Inscrit 6 février 2006 09 h 01

    Caricatures de Mahomet

    Un musulman qui publierait les caricatures en question serait normalement réprimandé et/ou mis à mort par des coreligionnaires ou des autorités de l'Islam. Un non-musulman n'est pas soumis à cette règle. L'Islam n'est-il pas en train d'imposer ses croyances et ses principes aux infidèles que nous sommes à ses yeux? Comment réagirait l'Occident si un journal musulman publiait une caricature de Jésus fumant de la mari avec ses apôtres?