Les caricatures sataniques

Si Salman Rushdie se présentait cette semaine chez son éditeur avec le manuscrit des Versets sataniques, celui-ci serait bien perplexe. Dans la foulée de la «crise» provoquée par les caricatures de Mahomet publiées au Danemark et reprises dans plusieurs journaux européens, l'honnête homme, tout en félicitant l'écrivain pour un grand livre, refuserait de le publier ou suggérerait qu'on attende que la tempête s'apaise avant d'affronter l'ire programmée et manipulatrice des intégristes musulmans. Heureusement, le livre de Rushdie, qui a dû vivre dans la clandestinité durant cinq ans, a été publié en 1988, 13 ans avant les attentats du 11 septembre, 15 ans avant l'invasion de l'Irak et 18 ans avant la victoire du Hamas en Palestine. Ce n'est d'ailleurs pas par hasard que les premières violences organisées furent le fait d'une poignée de militants du Hamas, qui ont envahi les bureaux de l'Union européenne. J'y reviendrai.

Pour la majorité des observateurs occidentaux, l'ordre d'assassiner Rushdie lancé par l'ayatollah Khomeiny constitua une découverte dramatique de la radicalisation sourde qui se profilait dans certains lieux de l'Islam, radicalisation qui se poursuivit avec l'aide de l'Arabie Saoudite et des Américains à travers la guerre contre la présence soviétique en Afghanistan. Puis, il y eut le 11 septembre et l'apparition de l'hydre al-Qaïda. L'Occident se remit au Coran pour comprendre ce terrorisme nouveau qui déferlait un peu partout, en Asie et en Europe surtout. On se pencha sur l'aliénation et l'humiliation du monde arabe et de la communauté musulmane. Il fallait absolument percer le mystère de ce désespoir qui conduisait de jeunes hommes et de jeunes femmes à se faire exploser au milieu des infidèles. Des millions de pages furent publiées, des centaines de documentaires produits qui parvenaient souvent à donner un visage humain à la terreur et au médiéval discours de l'intégrisme islamiste.

Notre effort de compréhension, de tolérance de la différence se traduit souvent par une complaisance involontaire et occulte des dimensions fondamentales de cette ferveur croissante. À RDI, une journaliste ignare nous annonçait hier que le monde musulman tout entier protestait contre les sataniques caricatures danoises. Ridicule. Tous les mouvements intégristes et les gouvernements arabes utilisent et manipulent cette affaire, les uns pour consolider leur position dans la société, les autres pour faire oublier à leurs citoyens les affres de la dictature. Ces manifestations, dans l'ensemble, n'ont rien de spontané et je ne serais pas surpris que le gouvernement égyptien, qui lutte farouchement contre les militants des Frères musulmans, permette en sous-main à ceux-ci de brûler publiquement quelques drapeaux européens. L'exemple de l'assaut de quelques militants du Hamas sur le siège de l'Union européenne est particulièrement significatif. Pendant que quelques militants hargneux piétinaient des drapeaux danois et français, la haute direction du mouvement radical menait et mène encore des négociations secrètes avec l'Union européenne pour que celle-ci maintienne son aide financière, aide vitale pour l'Autorité palestinienne dont le Hamas vient d'hériter.

Plus fondamentalement, il me semble que bien des efforts de compréhension ont entraîné un glissement dangereux de la réflexion sur les différences et une nouvelle rectitude politique qui est le fruit de la peur. Les discussions calmes et pondérées qui ont entouré l'inavouable possibilité de créer au Canada des tribunaux musulmans pour les affaires familiales, proposition qui aurait été rejetée avec colère et mépris avant le 11 septembre, illustre bien ma crainte. La prudence incroyable de Reporters sans frontières, qui suggère aux rédactions de s'autocensurer pour «ne pas jeter de l'huile sur le feu», montre bien que les extrémistes, en poussant toujours plus loin leur violence verbale ou physique contre la liberté de penser, nous pousse, inconsciemment du moins, vers le repli et la prudence. Pour ne pas encourager le terrorisme, nous y pensons à deux fois avant de dire notre opposition fondamentale à cette opération de destruction de la démocratie et des droits. Et ce faisant, nous donnons raison aux terroristes et aux extrémistes. Ils installent la terreur en nous et modifient nos comportements. C'est précisément leur but.

À RDI, un savant professeur de religion nous expliquait qu'il fallait faire des efforts particuliers pour tenir compte de la sensibilité des musulmans, sous-entendant que la publication de ces caricatures constituait un manque de respect et une sorte d'affront coupable. Que les musulmans soient sensibles sur cette question, je le veux bien, mais ce n'est pas mon problème, c'est le leur. Mon respect fait en sorte que je ne leur demande pas de rayer les passages belliqueux ou misogynes du Coran, mais je réclame le même respect de leur part. Ma religion ne m'interdit pas de rire de l'islam, ni des évangélistes, ni des catholiques qui croient encore à Adam et Ève. Tous ces bien-pensants de la fausse tolérance et du respect peureux s'affairent sans s'en rendre compte à construire une nouvelle rectitude politique qui dirait que l'islam doit être pris, plus que toutes les autres religions, avec des pincettes. Dans ce discours qui baisse les bras devant le terrorisme intellectuel, on nous dit que cette religion serait en quelque sorte plus estimable et sacrée que les autres, que dans une société occidentale de droits on peut faire coucher Jésus avec Marie-Madeleine mais qu'il n'est pas souhaitable de montrer le prophète en train de boire un verre de vin ou de dire qu'il manque de vierges au paradis pour accueillir les kamikazes, comme le fait une des caricatures maudites. L'objectif de la terreur, c'est de changer nos vies. Relisons La Peste de Camus. Au début, on combat la peste, puis, tranquillement, elle gouverne les vies et on l'accepte.

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2 commentaires
  • Simon Latendresse - Inscrit 4 février 2006 14 h 50

    Les mauvaises raisons: éflexion sur la «crise des caricatures»

    La liberté d'opinion nous garanti le droit de critiquer ou de se moquer de la religion. Certes. Mais à quelles limites se termine la moquerie, et où commence l'humiliation et la haine? Il ne faut pas non plus confondre la caricature, ou l'oeuvre qui se moque de sa propre religion ou culture, ou la critique vertement, et celle servait à exprimer et propager la haine d'une autre communauté. De là la distinction cruciale à faire entre ces dessins et les Versets Satanique de Rushdie.

    La clef de la question se trouve davantage dans la perception, non de l'Islam comme religion, abstraction générique, mais des Musulmans en Europe et en Amérique. Car c'est en fait à eux comme minorité que l'on s'en prend sous couvert de "dénoncer le fondamentalisme". Plusieurs fois, on a pu lire que les caricatures du Jyllands-Posten visaient le fondamentalisme wahhabite particulièrement. Mais comment au juste le savoir? Il apparaît au contraire que ces dessins se jouent allègrement de ces distinctions. Il est plutôt de mon opinion, que le véritable problème est justement qu'ils créent la confusion entre Islam, fanatisme, Musulmans, et terrorisme.

    Les dessins les plus couramment mentionnés sont bien les plus inoffensifs. Plusieurs autres présentaient Mahomet sous les traits d'un monstre sanguinaire, coiffé d'un turban en forme de bombe, ou encore des "musulmans génériques" hors du temps, armés de sabres et avides de meurtre. Une autre représente un garçon que l'on nomme Mohammed, élève Danois. Ce dernier n'a d'autre traits pour l'identifier comme Arabe Musulman que son nom et la couleur de sa peau. Voilà qui dément du coup l'argument sur le wahhabisme et étend la diatribe jusqu'aux immigrants occidentalisés d'Europe.

    Or, l'effet qu'ont ces dessins, justement est d'une part de représenter la croyance même comme un acte de terreur, et de l'autre d'ignorer les distinctions entre la foi, la population musulmane, les communauté vivant en Europe et ce qui se passe au Moyen-Orient. Or à ce moment même, la caricature, oui devient offensive, elle devient campagne de haine. D'ailleurs il est extrêmement embarrassant de voir à quel point ses dessins s'apparentent en tous points aux caricatures antisémites qui circulaient abondamment à l'époque de l'Europe fasciste : personnages sombres et hirsutes, nez crochu, regard malveillant.

    L'Islam est une réalité abstraite et insaisissable. Pour cela, critiquer l'Islam en revient en fait à critiquer ses adhérants. Lorsque Salman Rushdie critique le fondamentalisme, il critique celui qu'il connaît, donc, dans le contexte où il le vit. Lorsque Amos Gitai critique les Juifs ultra orthodoxes, il fait référence directe au contexte Israëlien, et parle d'un sujet particulier et reconnaissable. Au contraire les caricatures du Jyllands-Posten gomment ces questions de contexte en s'en prenant à l'universel, donc à l'identité Musulmane elle-même.

    Aussi ces dessins n'apparaissent pas de façon isolée. Ils héritent de contextes exacerbés, avec la banalisation en Europe du racisme anti-arabe et la montée d'une certaine extrême droite raciste, au Danemark, aux Pays-Bas et en France tout particulièrement.

    Cette contre-réaction devant le tollé n'est pas chose nouvelle. C'est une attitude plus générale qui consiste à culpabiliser la victime ou le bénéficiaire du système plutôt que de regarder en face sa responsabilité.

    Aux Pays-Bas, on connaissait déjà le mépris de Theo Van Gogh, partisan de l'extrême droite, pour les immigrants musulmans. Aussi, son fameux film Soumission est un ramassis de clichés, de mises en scène fantaisistes, hyper érotisées et dégradantes, et s'attaque tout entier à un Islam générique servant de proxy pour cette communauté qui dérange. Pourtant, on l'aura défendu comme un martyr de la liberté d'expression. Très rapidement, on a donc vu la bataille se déplacer vers la question de l' « Islam ». Ce transfert de problématique vers une religion toute entière en revient à une sorte de lynchage sublimé de toute une communauté tenue pour coupable par défaut.

    À ce sujet, Mohammed Lotfi décrit à merveille la lâcheté avec laquelle nos propres politiciens ont sombré dans le populisme le plus vulgaire au sujet des fameux tribunaux Islamiques : « Quant à adopter une résolution pour renforcer le principe de l'égalité de toutes et tous devant la loi et par l'occasion même, celui de la laïcité, pourquoi aucun des députés n'a eu l'idée de proposer un amendement pour remplacer le mot 'islamique' par le mot 'religieux' » ?*

    On peut donc croire qu'en ce qui a trait aux fameuses caricatures, l'indignation aujourd'hui face à la rue arabe fait office de subterfuge. On évite l'embarras de remettre en question, non pas la liberté d'expression, mais ces préjugés généraux, et cette certitude de supériorité morale qui a permis de glisser vers le préjudice. Alors, suivant l'extrême droite, on se débarrasse des remises en question pour en faire une affaire de solidarité face à la menace étrangère. Dès lors, les dessins sont oubliés pour ce qu'ils sont, deviennent symbole abstrait dans ce combat que l'on a transféré ailleurs, évidemment sur le terrain de l' « Islam ».

    Il faut se dresser farouchement aussi contre ce sophisme qui tente en évoquant le terrorisme ou le fondamentalisme, de justifier des politiques de bouc émissaire. Sartre en décrivant les louvoiements pseudo intellectuels des antisémites**, a bien déconstruits ce genre de faux argument : « Loin que l'expérience engendre la notion de Juif (ou Musulman) c'est celle-ci qui éclaire l'expérience...» Aussi, la haine se justifiait hier en disant que l'Arabe était voleur. Aujourd'hui il est terroriste, ou pétrolier. Ah ! et j'oubliait, Il est aussi misogyne, ô suprême injure aux valeurs occidentales.

    Mais encore, on peut très facilement démonter ce genre de valeurs de service, qui d'une part assourdissent artificiellement nos propres débats, et de l'autre sont montées de toute pièces pour justifier le mépris. Encore Sartre : « Il ya trop d'avocats juif, nous dit-on. Mais se plaint-on qu'il y ait trop d'avocats normands ? ». De même, lorsque l'on s'acharne sur la misogynie dans l'Islam, c'est le musulman que l'on cherche à piéger, et non la misogynie. Combien de best-sellers écrit-on chaque année dénonçant la situation des femmes en Chine, celles des Hindoues, des Juives ultra orthodoxes ou des femmes Mennonites ?

    Donc toutes ces raisons évoquées pour justifier que des campagnes de haines n'en sont pas sont fausses. Et cela même s'il y a vérification empirique que les phénomène dénoncés : misogynie, terrorisme, fondamentalisme, etc. font partie d'une certaine réalité en effet. Ces raisons demeurent fausses parce que leurs motivations sont perverses ou confuses : ce sont des non-raisons. Ce serait cause du terrorisme, que des caricatures qu'on aurait unanimement condamnées s'il s'était agi des Juifs, ou des Noirs, passent aujourd'hui pour de la liberté d'expression. Il s'agit d'un absurde double standard sur la base d'une culpabilité collective imputée arbitrairement.

    En conclusion, il semble que par « solidarité de presse » on manifeste plus d'intérêt pour la réaction que pour se questionner sur les dessins eux-mêmes. D'ailleurs on en fait mention presque accessoirement, préférant se questionner absurdement à savoir si l'Islam ne devrait pas se réformer. On se sert de cette réaction, pour mieux voiler l'exacerbation du racisme et de l'intolérance. Il ne s'agit pas non plus de savoir si l'Islam est une religion plus ou moins sensible, ou encore dangereuse ou non. Cela est absurde. La question est plutôt de savoir s'il s'agit ou non d'une manifestation de haine contre une minorité déjà éprouvée par le racisme ordinaire et maintenant stigmatisée par les troubles aux Moyen-Orient.

    * « Pourquoi pas non au tribunaux religieux ?», Mohammed Lofti, L'Aut'Journal, no. 241 juillet 2005
    **Sartre, Jean-Paul, Réflexions sur la question Juive (1946), Gallimard 1954

    P.S. : Au sujet de la question de la responsabilité, je vous invite à voir l'excellent film de Michel Haneke, Caché sorti tout récemment, et aussi à lire, de Sartre, Réflexions sur la question juive.

  • David Huard - Inscrit 4 février 2006 15 h 34

    Garçon ! Un steack de vache sacrée ! Un !

    Quel plaisir de voir ses opinions énoncées avec autant de brio sans même avoir à piocher sur un clavier ! Merci de défendre avec tant d'éloquence le jugement critique et la libre pensée (éclairée) qui forment les assises de notre société. Votre chronique et celle de Mme Bombardier ont redonné de l'aplomb à ma journée, ébranlée par le vent d'aplat-ventrisme qui semble souffler sur le monde.

    Que les musulmans se sentent insultés par des caricatures, cela est fort triste, mais inévitable. Il est impossible de prendre en considération les susceptibilités de tous les peuples, cultures et religion de la planète, et en fait, indésirable, surtout lorsque ces susceptibilités mettent en cause des libertés individuelles que je tiens pour fondamentales.

    Que les gouvernements Musulmans se servent de l'ire religieuse comme d'une arme, au même titre que la menace d'une diminution de la production de pétrole, met sérieusement en doute leur intégrité politique. Agiter la menace d'une guerre de religion et de représailles au sujet de ce qui reste, et restera, un dessin, me parait complètement loufoque. Que les gens qui se sentent choqués écrivent à l'éditeur de Magazinet pour lui dire des bêtises, mais qu'ils foutent la paix aux citoyens qui n'ont rien à voir dans toute cette histoire. Appeler un djihad contre l'Europe toute entière relève du surréalisme.

    Ceci dit, je comprends fort bien que Mohamet soit sacré pour les Musulmans. Je demande toutefois aux Musulans de comprendre qu'il ne représente rien pour moi. Un respet s'impose, certes, mais mutuel. Un respet unidirectional, on appelle ça couramment de la domination.

    J'attends maintenant avec impatience le jour où les Hindous se lèveront pour s'indigner du fait que des films occidentaux comportent des scènes où l'on mange des vaches ! À peine cuites ! Qu'est-ce qu'on leur répondra ? Toutes nos excuses, nous n'étions pas sensibilisés au fait que pour vous la vache était sacrée. Soyez assuré de notre plus profonde consternation face à ce comportement irrespectueux pour vos croyances. Nous aviserons désormais les producteurs de films de ne pas évoquer de telles scènes choquantes pour vous. De plus, nous instaurerons une loi pour créer dans les restaurants des sections spéciales soustrayant à la vue les impénitents mangeurs de vaches.