Un peu de respect

Rodney Dangerfield n'aurait pas désavoué cette quarantième livraison du Super Bowl, qui se déroulera demain soir sous une avalanche de manger pas vraiment recommandé pour la santé du corps (sauf la purée d'avocats 100 % naturelle qui accompagne les nachos de blé entier frits dans la bonne huile de maïs transgénique extravierge) et devant des milliers de millions de milliards de téléspectateurs perchés au bout de leur siège à crier comme des perdus sans raison particulière parce que c'est le premier match de l'année qu'ils regardent et ils ne connaissent aucun des joueurs ni aucun patron de jeu ni rien mais c'est pas grave, les annonces sont tellement bonnes, tellement fines, tellement subtiles, tellement diguidou qu'on en oublie qu'elles servent uniquement à faire vendre des cochonneries dont personne n'a besoin. Un jour que vous n'aurez pas trop grand-chose à faire, d'ailleurs, je ne détesterais pas que vous m'expliquiez comment ils font pour calculer les auditoires mondiaux, 2,7 milliards de gens mesdames messieurs, ils ont des détecteurs de signaux dans 190 pays ou quoi? À moins qu'ils ne fassent qu'inventer des chiffres que tout le monde reprend sans les vérifier, comme en politique? Non mais quand est-ce qu'on va arrêter de se faire remplir? C'est une honte! Un scandale! On se moque du public! Remboursez!

Rodney Dangerfield, donc. Pour les quelques d'entre parmi vous qui êtes plutôt tournés vers la culture haut de gamme, précisions qu'il s'agit d'un regretté comique U.S. au faciès perpétuellement ahuri, sans cesse en train de replacer son noeud de cravate et dont le gag de prédilection consistait à dire que personne ne le respectait. («Pendant l'amour, ma femme me parle toujours. L'autre jour, elle m'a téléphoné d'une chambre d'hôtel.») Or c'est exactement ce qui s'est passé au cours des deux dernières semaines, non pas un appel téléphonique depuis un hôtel, quoiqu'il n'existe aucune certitude à cet égard, mais des plaintes répétées d'irrespect. Les Steelers de Pittsburgh, sixièmes et derniers qualifiés de l'Association américaine, ont dit que «le monde entier» ne croyait pas en eux même après trois victoires à l'étranger contre trois gros clubs. Les Seahawks de Seattle ont dit qu'on ne leur témoignait aucun respect même s'ils avaient terminé au premier rang de la NFC, à preuve cette marge de quatre points favorisant les Steelers (qui ont terminé au sixième rang, ne l'oublions surtout pas).

Or chacun sait que le manque de respect non seulement est suprêmement impoli mais constitue en outre un puissant facteur de motivation dans le merveilleux monde du sportª, où le mental joue un rôle prépondérant. Il est donc tout à fait probable que l'équipe qui aura été le moins respectée l'emportera demain, le hic demeurant bien sûr qu'il est très difficile de mesurer statistiquement le respect, tout comme le manque de. Ce qui ne nous avance guère dans une entreprise de prévision du score final. (Dans le jargon, on appelle cela un «impondérable», c'est-à-dire quelque chose qui ne se voit pas, ne s'entend pas et ne se goûte pas mais détermine l'issue du match. De façon générale, les zexperts soulignent avant une rencontre qu'il faudra tenir compte des impondérables, mais ils ne les nomment qu'après.)

Steelers et Seahawks ne sont du reste pas les seuls à se sentir déconsidérés. Le match aura lieu à Detroit, c'est-à-dire pas mal assez loin des lieux pleins de soleil, de jeunes gens dans le vent et de fragrances océanes qui accueillent traditionnellement le Super Bowl (il n'y a pas d'océan à Phoenix, mais le désert est un peu comme une sorte de mer de sable, alors ça fait pareil). Et vous savez comment sont les journalistes: envoyez-les quelque part, ils vous pondront un topo plein de préjugés au bout d'une demi-heure et passeront le reste du temps à chialer si ça manque de buffets à volonté en plein air. Pour vous dire que Detroit ne l'a pas eue facile ces jours récents: il s'en est même trouvé pour souligner que si Detroit a tout tenté pour plaire, ça n'arrangeait rien qu'elle accueille Seattle (et Pittsburgh, alors), une ville inconnue située dans le secteur de l'Alaska et où, lors du premier match éliminatoire des Seahawks, il pleuvait pour la 27e journée de suite.

Et comme si cela ne suffisait pas, il s'agit, selon mes sources dans le domaine des apparences, du premier match de l'histoire du Super Bowl où les deux entraîneurs-chefs qui s'affrontent, Bill Cowher et Mike Holmgren, portent la moustache. En 2006.

Cela ne suffit pas encore? Vous êtes très exigeants. Les Steelers sont la seule équipe à n'arborer leur logo que sur un seul côté de leur casque, comme s'ils étaient trop chiches pour en faire imprimer d'autres. Et un steeler n'existe pas: le mot ne veut rien dire. Bien sûr, il y a un rapport avec l'acier, mais c'est comme si vous, vous produisiez des rhododendrons pendant vos heures de loisir et que vous vous déclariez rhododendroneur. Pas fort.

Les Seahawks, de leur côté, sont signés nerds tout du long. Des uniformes bleu foncé et vert tout droit sortis du cerveau d'un créateur aveugle d'un oeil et daltonien de l'autre. Le propriétaire du club est Paul Allen, cofondateur de Microsoft (fortune estimée: 21 milliards $US, quand même). Le quart-arrière, Matt Hasselbeck, souffre de calvitie prononcée. Le joueur par excellence de l'équipe et de la ligue, Shaun Alexander, parraine une fondation qui apprend aux enfants à jouer aux échecs. Et puis, sauf si l'on jase d'hélicoptères, disons-le crûment: un seahawk n'existe pas. Ce n'est pas un vrai animal ni rien. L'épervier de mer est aux abonnés absents. C'est comme si vous, vous cherchiez un animal pour vous confectionner un blason familial et que vous choisissiez la crevette volante. Pas fort.

Bon, cela étant, après cette analyse si serrée qu'elle en a mal aux pieds, il faut en venir au croustillant. Un élément est ici extrêmement important: selon un reportage du Post-Gazette de Pittsburgh, auquel je suis abonné les jours pairs, la hiérarchie de l'Église catholique compte, partout aux États-Unis, de très nombreux partisans des Steelers (qui logent d'ailleurs, à Detroit, dans un monastère). Mais comme le dit le porte-parole du diocèse de Pittsburgh, Robert Lockwood, «les prières ne peuvent pas nuire, mais un avantage spirituel peut aussi signifier que les Steelers comprennent mieux que les récompenses ne viendront pas dans cette vie mais dans la prochaine... »

Seattle par 6.

jdion@ledevoir.com

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.