Choses à taire

Drôle d'époque que la nôtre où, apparemment, on peut tout dire et où on tait pourtant tant de vérités à cause des critères douteux de la rectitude politique et aussi à cause de l'obsessionnel désir de voguer dans le sens du vent, quitte à se fracasser l'esprit sur les récifs de l'insignifiance ou de l'irresponsabilité.

Sur le plan religieux, celui qui se déclare incroyant ou bouddhiste, par exemple, suscite des réactions plus empathiques, plus respectueuses également, que celui qui se dit catholique pratiquant. Non seulement nous n'arrivons pas à faire la paix avec notre éducation passée, nous avons aussi transmis à ceux qui ne l'ont pas reçue une aversion si forte envers le catholicisme que plusieurs jeunes ne sont pas loin de l'associer à la pédophilie, à l'arriération intellectuelle ou à un quelconque déséquilibre psychologique. Si l'incroyant militant a la cote, le bouddhiste déclaré (converti, cela va de soi) commande l'admiration. Par ailleurs, les néoreligieux qui se retrouvent parmi les écologistes ou parmi les adeptes du conditionnement physique extrême, de la simplicité volontaire, des arts plus ou moins martiaux, du cyclisme idéologique, bref, les pratiquants des rites modernes, ces mondains du XXIe siècle, passent haut la main l'examen du jugement moral tel qu'on l'exerce de nos jours. Ils sont du bon bord, comme on disait dans les Pays d'en Haut.

Cette semaine, le ministre de l'Éducation avouait son incapacité à lire un bulletin scolaire tel qu'annoté par les instances éducatives. Ce cafouillage autour du bulletin des élèves s'explique par une vérité inavouable depuis plusieurs décennies chez nous. La lecture du bulletin relève de l'exploit car, au Québec, on refuse de reconnaître l'inégalité des élèves dans les résultats scolaires. Il n'y a pas de bons, de meilleurs, de moins bons ou de nuls, et le bulletin confus, indéchiffrable, est l'expression de cette négation. Puisque nous sommes tous égaux devant la Charte des droits, nous sommes tous égaux en classe. Or cette hypocrisie collective (car enfin, la société demeure structurée hiérarchiquement) punit les moins doués à l'école. On a beau confondre les parents en haussant les notes de passage, en pondérant les moyennes, le jour viendra où les échecs déguisés en réussites rejoindront leurs jeunes qui seront disqualifiés par le système.

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Il faut taire aussi les conséquences sur les enfants des choix des parents. L'étude controversée rendue publique cette semaine au sujet des très jeunes enfants placés en garderie et qui deviendraient plus anxieux de ce fait a eu l'effet d'une bombe. L'étude est contestée et probablement contestable, mais il n'en demeure pas moins qu'on ne peut pas s'interroger sur ce sujet sans être accusé d'attaquer les parents, les mères au premier chef. S'inquiéter des conséquences de laisser les petits trop tôt et trop longtemps à la garderie constitue un crime contre l'émancipation des femmes et une volonté de les retourner à l'état débilitant de leurs mères au foyer.

Il faudra bien un jour qu'on en arrive à reconnaître que l'idéologie féministe n'est d'aucun recours pour empêcher le déchirement entre la femme et la mère. Le féminisme ne résout pas le dilemme de la mère avec son petit enfant dont elle doit se séparer pour travailler à l'extérieur. Il faut prétendre que la garderie règle tous les problèmes des parents. Il faut aussi clamer haut et fort qu'un enfant est adaptable aux multiples situations dans lesquelles ses parents le placent. Il faut évidemment taire les effets néfastes de nos divorces sur eux. Il faut faire l'éloge de la famille reconstituée, de la multiplication des grands-parents par le jeu des alliances, et il faut se convaincre que «ça fait plus de cadeaux à Noël pour les enfants».

Il faut taire aussi les inquiétudes devant la croissance du taux d'avortement et la baisse de la natalité au Québec puisqu'il s'agirait encore une fois de blâmer les femmes et de s'allier à la droite chrétienne fondamentaliste pro-vie. Comme si le fait de favoriser le droit des femmes à disposer de leur corps interdisait de s'interroger sur les motivations à avorter. Dans ce contexte, il faut taire aussi les bienfaits de la maternité, ne pas dire qu'elle contribue intensément à l'épanouissement de la femme, qu'elle ajoute à sa féminité une dimension charnelle, voire spirituelle. Il faut taire cela pour éviter de juger celles qui refusent d'être mères, un choix par ailleurs respectable.

Avant tout, en ces temps difficiles, il faut taire qu'on est heureux. Pour ne pas porter ombrage à tous ces autres qui sont malheureux, anxieux, esseulés. Dans ce début d'un siècle marqué par la violence, le bonheur apparaît comme une menace. Les gens heureux se font discrets, ayant l'intuition qu'ils doivent protéger ce bonheur dont Yvon Deschamps a parlé avec les mots de son immense talent. Les gens heureux se taisent, se sentant politiquement incorrects, à contre-courant, privilégiés, toutes des tares à l'ère actuelle.

denbombardier@videotron.ca

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1 commentaire
  • julien arsenault - Inscrit 4 février 2006 11 h 48

    un autre coup de lucidité ne fait pas tort

    Madame Bombardier.
    Le titre de ma réaction résume bien ma pensée à l'endroit de votre chronique sur Les Choses à Taire, et, il faut espérer que la profondeur de vos remarques atteigne le plus grand nombre, et ce, dans la vie de tous les jours. Ainsi soit-il ?