Québec tente une privatisation en douce des zecs

Toutes les personnes qui ont à coeur le maintien d'un accès démocratique aux ressources halieutiques et naturelles du Québec devront surveiller de près le résultat de la prochaine assemblée générale de l'Association des pêcheurs sportifs de la Bonaventure inc., l'organisme de bénévoles qui gère la partie publique de l'incomparable rivière à saumons qu'est la Bonaventure, dans la baie des Chaleurs.

Le gouvernement Charest tente en effet d'y créer un précédent politique qui attaque le principe même du «déclubage» des années 70, une opération qui s'était soldée par la cession d'importants territoires fauniques de chasse et de pêche à ces associations de bénévoles que sont les «zones d'exploitation contrôlée», mieux connues de nos jours sous le nom de zecs.

Le 10 novembre dernier, Louis Aubry, le controversé directeur de «Développement et aménagement de la faune» — eh oui, du magnifique franglais made in Quebec! —, écrivait au président de la zec Bonaventure, Jean-François Poirier, pour lui annoncer qu'à compter de la prochaine saison, Québec augmenterait de quatre le nombre de pêcheurs admis dans certains secteurs de la zec. «Ces nouvelles places, ajoutait ce directeur de service, seront accessibles uniquement aux entreprises de pourvoirie détenant une autorisation de commerce valide en juillet 2005 sur votre zec.» Et le signataire ajoutait avec culot, comme s'il s'adressait à des laquais, que le ministère «sollicite votre collaboration», celle des administrateurs de la zec, pour laisser ainsi entrer le ver de la privatisation dans la zec.

Avec une subtilité d'éléphant, le directeur en question ne propose pas de réserver au privé quatre places déjà accessibles démocratiquement, ce qui réduirait l'accessibilité. Il «ajoute» plutôt quatre places, qu'il réserve aux pourvoyeurs. La manoeuvre n'a évidemment pas la finesse d'une mouche bien montée, et même un saumon affamé ne goberait pas un tel hameçon. Si le potentiel de la rivière permet des perches additionnelles, elles doivent être mises à la disposition de tout le monde.

Lorsque les zecs ont reçu de Québec la responsabilité de gérer les territoires des anciens clubs, le zonage des territoires fauniques a été clairement découpé et les rôles entre les acteurs a été défini avec netteté. Les clubs sont demeurés en place sur les rivières à saumons parce que certains craignaient d'incommoder la haute finance anglo-saxonne et américaine qui monopolisait ces territoires, comme le pensaient alors certains esprits qui ne s'étaient pas encore délestés des vieux schémas coloniaux. De leur côté, les réserves fauniques devaient être accessibles à tous par le truchement d'un contrôle étatique. Quant à l'accès aux zecs, il devait être contrôlé par les assemblées générales des membres, à condition qu'elles ne recréent pas les anciens privilèges des clubs! Et, à côté, les pourvoiries allaient offrir des services sur une base commerciale sans recréer des clubs déguisés, certaines obtenant l'exclusivité de territoires et d'autres n'en ayant pas mais pouvant offrir leurs services sur les territoires publics libres, ce qui excluait les zecs et les réserves.

Il y a quelques années, dans ce journal, nous avons démontré comment la quasi-totalité des pourvoyeurs du Nouveau-Québec avaient littéralement sorti les Québécois de leurs propres territoires de chasse et de pêche en instaurant des grilles tarifaires orientées selon une clientèle internationale de millionnaires. Et c'est avec des fonds fédéraux que cette coûteuse opération publicitaire à l'étranger a été financée, ce qui a permis de sortir les Québécois de ce territoire. C'en est d'ailleurs au point où certains de ces pourvoyeurs n'affichent plus leurs prix qu'en dollars américains et où leurs sites Internet, financés avec l'argent du bilingual federalism, ne se présentent plus qu'en anglais. Tout ça au Québec et sans que le gouvernement réagisse devant ce retour de la féodalité du fric.

Dans le merveilleux monde du saumon, nous avons aussi dévoilé comment certains pourvoyeurs de la péninsule gaspésienne avaient réussi à détourner un nombre important de perches à l'intérieur des zecs à saumons — souvent les meilleures places — au profit de leurs riches clients américains et montréalais. Avec la complicité de certains gestionnaires de zecs, ces pourvoyeurs avaient même tenté de faire éclater la Fédération du saumon atlantique, qui représente un peu trop les usagers à leur goût, ces empêcheurs de tourner financièrement en rond pour son propre profit et pour les cadeaux aux élites locales complices. Pendant tout ce temps, Québec n'a rien vu, rien dit, rien entendu. Si ce détournement d'une institution démocratique gagnée de haute lutte avait réussi, Québec s'apprêtait à avaliser le tout avec la complicité de hauts fonctionnaires, plus enclins à défendre le profit de certains que l'intérêt public.

La dernière attaque du gouvernement Charest contre la zec Bonaventure mérite une riposte de tout le mouvement des zecs, y compris des zecs de chasse et pêche. Sinon, une à une, elles verront leur territoire amputé — ici de quelques places, là de quelques lacs — au profit de certains pourvoyeurs qui se sont introduits dans les zecs de toutes sortes de façons depuis quelques années.

Pour le président de la zec Bonaventure, la pression de la pêche sur la rivière est déjà suffisante et la proposition de Québec ne peut que menacer sa politique de conservation du saumon, même si les pêcheurs additionnels devaient obligatoirement remettre leurs prises à l'eau. Cependant, comme l'explique le président de la zec dans son message pour mobiliser son assemblée générale du 7 mars, «l'attribution directe de perches à des pourvoyeurs consiste en la privatisation d'une partie de la rivière», ce qu'il assimile avec lucidité à une tentative de «reclubage» des territoires fauniques par le gouvernement Charest et son ministre des Ressources naturelles et de la Faune, Pierre Corbeil. Le précédent est non seulement dangereux pour l'institution démocratique des zecs, indique M. Poirier, il risque aussi d'enclencher «une course à l'attribution exclusive de perches» sur les autres rivières. On pourrait ajouter que le modèle de privatisation, testé par le pilote de cette opération en douce, Louis Aubry, ne manquera pas de dégénérer un jour vers les zecs de chasse et de pêche, dont les membres sont déjà aux prises avec de multiples formes de concurrence déloyale de la part de certains pourvoyeurs.

Si Québec voulait lancer le «reclubage» en douce des territoires fauniques, il ne s'y prendrait pas autrement. Par conséquent, les membres de la zec Bonaventure ont sur les épaules une importante responsabilité: ils n'ont pas choisi cet affrontement, mais dans la bataille qu'ils devront livrer et gagner, ils devraient pouvoir compter sur la mobilisation et l'appui de tous les défenseurs d'un accès démocratique aux ressources fauniques. Cette stratégie a d'ailleurs — et heureusement! — fait la différence quand des promoteurs immobiliers ont tenté l'an dernier de privatiser des zecs des Laurentides avec l'appui, encore une fois, de certains ayatollahs du privé au MRNF.

- Solidaire: l'Action boréale Abitibi-Témiscamingue, fondée par Richard Desjardins, a décidé d'appuyer publiquement le Regroupement des citoyens de Saint-Zénon, qui s'oppose à l'expropriation de certains d'entre eux pour y faire passer une piste de motoneiges et de VTT.

- Ordinateurs: Micro-Recyc-Coopération lance un appel à tous pour qu'on lui envoie de vieux ordinateurs et autres équipements connexes, qui seront distribués dans des pays en développement, où on en compte en moyenne entre un et trois pour 1000 habitants! Le groupe accepte aussi les dons puisqu'il faut pas mal d'argent pour les expédier à l'étranger. (514) 227-5776, www.microrecyccoop.org.

- Lecture: Le Guide de la pourvoirie, édition 2006, vient de paraître dans les kiosques à journaux. C'est un outil intéressant pour planifier des sorties nature ou des activités de chasse et de pêche. La majorité des pourvoyeurs sont d'honnêtes commerçants qui ne tentent pas de gruger les acquis démocratiques des zecs ou de surexploiter les cheptels. Les autres devraient être systématiquement boycottés et dénoncés.

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