La Perse éternelle

Téhéran est une ville laide et triste. Une mégapole poussée tout croche dans la plus pure cacophonie. Des façades sans couleur, du béton omniprésent, lézardé, grisonnant. Bref, un monstre urbain pas regardable. La population a tellement augmenté au cours des trente dernières années que les vieux quartiers aux célèbres petits jardins intérieurs perses, sous le coup des bulldozers, furent délogés par des édifices en hauteur déglingués. Les monts Alborz, aux profils déchiquetés, couverts de neige, se profilent plus loin, comme un appel d'air. Les jeunes Iraniens quittent la ville polluée pour gravir ces montagnes à la moindre occasion, s'y sentant moins surveillés qu'à la ville, et s'embrassent en cachette des gardiens de la révolution. De passage là-bas, on s'y réfugie à son tour, grimpant, respirant l'air à pleins poumons. Ces chemins de montagne, on les connaît par coeur. Les films d'Abbas Kiarostami nous ont révélé à l'écran tous leurs virages. Les voici donc, réels. Eux qu'on avait rêvés.

À Téhéran, entre deux projections du festival de films, on cherche des vestiges de la Perse d'antan, d'abord en vain. Le passé subsiste ailleurs, dans les villes d'Ispahan et de Chiraz, aux centres historiques en partie préservés. Mais les rues de la capitale semblent avoir égaré les traces de cette terre aride et magique chantée par le poète Omar Khayam. Au début, on éprouve une sorte de haut-le-coeur, un choc devant l'inesthétique urbain. Pis: une révolte.

Les images insistantes de la vieille Perse, si ancienne, si mythique, encombrent l'esprit des voyageurs romanesques quand ils foulent ces sols-là. On traque l'histoire partout. Où est-elle?

À deux pas du vieux bazar si pittoresque, le palais Golestan demeure debout, mais il est bien délabré. Misère! Un beau palais, vraiment, gîte des rois kadjars qui régnèrent sur la Perse de la fin du XVIIIe siècle jusqu'à 1925. Les mosaïques témoignent des splendeurs passées, aussi les galeries de peinture, les photos des rois de ce monde qui se sont fait jadis tirer le portrait à Téhéran: la reine Victoria, le tsar Nicolas II. Emportés par le vent de l'histoire, toujours souriants au palais Golestan.

Pénible, pourtant, le spectacle des fresques que des ouvriers peu scrupuleux ont balafrées de ciment pour colmater les lézardes... Alerte au patrimoine! Et ces jardins décrépits où l'on déambule en soupirant devant les crimes de lèse-architecture. Pas de tourisme de masse entre ces murs: de rares voyageurs errants, quelques Iraniens en quête de leurs racines. La vieille Perse a la mine basse à Téhéran.

J'ai cru trouver son écho dans les restaurants traditionnels. Chaque quartier de la capitale a les siens, avec la délicieuse cuisine populaire, où l'on écrase les ragoûts avec un pilon, où le violoniste aveugle joue des airs exotiques à la porte. C'est là que les hommes fument le narghilé, avec des fruits mêlés au tabac qui donnent un arôme si frais, si étonnant. «Il est interdit aux femmes de fumer», énonçait en persan un écriteau au-dessus de ma tête. Mes amis me l'ont traduit. Basta! On a beau porter un voile comme les femmes du pays, notre liberté est plus grande que la leur. Et puis, les Occidentales ont des moeurs bien bizarres, incontrôlables, comme chacun l'a compris là-bas. Va pour le délicieux narghilé!

Ah oui! La Perse. Dans certains de ces restos-là sont accrochées des peintures représentant des faits d'armes anciens ou des contes relatant les amours de belles princesses. Chaque semaine, un conteur s'aidant des illustrations au mur ressuscite ces vieilles histoires, qui transcendent les régimes successifs du pays, antérieures même à l'assaut musulman, et si loin de la République islamique que celle-ci paraît soudain un accident de parcours au milieu d'une histoire millénaire. Un tout petit point sur la carte agitée du temps.

Mais j'ai compris que la vieille Perse était surtout chez les gens.

Un soir, on a été reçus par un grand cinéaste iranien, dont je tais le nom pour ne pas lui causer d'ennuis. Il avait un appartement magnifique, lumineux, avec vue imprenable sur les monts Alborz et des objets précieux venus des quatre coins de la planète. C'était une vraie société des nations, ce party-là, des invités de 25 pays environ, présents pour le festival de films, buvant et fêtant. Les femmes étaient dévoilées. Et partout, entre tables et fauteuils, ces Iraniens si cultivés, si lettrés, si conscients de faire partie d'une vieille civilisation dont ils perpétuaient l'esprit...

À la fin de la soirée, une grande chanteuse du pays a entonné a capella des refrains incantatoires extraordinaires venus de la nuit des temps. Et la bruyante assemblée a fait silence. On était ailleurs, sans savoir trop où. Dans un passé perdu sans doute, un beau soir d'hiver à Téhéran, buvant de la vodka iranienne achetée au noir, heureux, flottants, bercés par cette voix-là.

Ce voyage en Iran m'a fait découvrir aussi un livre merveilleux: La Mort en Perse, d'Annemarie Schwarzenbach, une Suisse allemande morte à 34 ans en 1942. Ce journal-récit ne fut publié qu'en 1995, chez Payot. Écrivain, photographe, archéologue, brillante et neurasthénique, elle a écrit ce texte d'une beauté désespérée, prose tragique et exquise où le paysage persan devient le miroir de son monde intérieur tourmenté. «Qu'allez-vous faire en Perse? lui avait demandé Malraux. Seulement à cause du nom? Seulement pour être loin?» Elle répondit aimer la tristesse du pays, mais c'est la sienne qu'elle traînait partout.

otremblay@ledevoir.com

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