C'est la vie! - Thérapie de choeur

La famille des choristes, frères et soeurs en fragilité.
Photo: Annik MH de Carufel La famille des choristes, frères et soeurs en fragilité.

Quelle ne fut pas ma surprise de chanter «Trust in the Lord, with the Lord there is mercy and with him is plenteous redemption. And he shall redeem Israel from all his sins, all his sins» au sein d'une chorale, au début de janvier. Je ne sais pas lire la musique, je ne parle pas le latin couramment et je n'ai pas de dispositions naturelles pour la grégarité. Tout juste la note de passage. Mais je fais de bons brownies au fromage. C'est grâce à eux que j'ai réussi mon audition.

Mes brownies ont fait fureur au Boot Camp annuel de l'Ensemble vocal Katimavik, ma gang du mardi. Deux fois par année, cette chorale de 60 individus de tous les âges se réunit pour chanter une fin de semaine dans un camp musical. On se fait tirer du lit le matin par une chorale en pyjama (Valderi, Valdera), on chante sous la douche (Acropolis, adieu), on se couche en fredonnant un requiem et on passe la journée à chanter entre deux morceaux de brownies et deux partitions de John Rutter. Tout ça dans un esprit bon enfant et dans l'espoir à peine caché d'améliorer les vibrations sonores de l'humanité. Vaste programme, financé avec les recettes de vente des tablettes de chocolat aux pacanes et au caramel. C'est pour une bonne cause, merci de nous encourager.

Des mots clés (de sol, de fa)

Sur le miroir de la salle de répétition où nous fusionnons nos voix, le chef de choeur a affiché des mots clés (de sol, de fa): musicalité, plaisir, précision, calme, subtilité, sérénité, sourire, nuances, présence, rythme, fierté, maintien, concentration, volonté. Moi qui croyais que chorale rimait avec troisième âge, Ginette-fait-du-bon-sucre-à-la-crème-mais-elle-ne-donne-pas-sa-recette, club social d'asexués, suceux de paparmanes, macramé vocal à la portée de la première voix venue...

Je dois faire amende honorable. Je sais à présent que c'est bon pour la santé; ça fait bouger les organes internes et c'est excellent pour le mouvement péristaltique, c'est rassembleur et ça tranche avec l'individualisme ambiant. Il faut une sacrée dose d'humilité pour s'épanouir dans un choeur mixte composé d'êtres aux aspirations aussi différentes. Réunis par l'entretien hebdomadaire de leur instrument à vent, les choristes deviennent un seul et même souffle. Nous sommes frères (et soeurs) en fragilité, comme l'écrit si joliment Éric-Emmanuel Schmitt dans Ma vie avec Mozart.

Chef de coeur

Patrick Brodeur est le chef de choeur de l'Ensemble Vocal Katimavik depuis 15 ans, un choeur amateur qui célèbre sa 35e année d'existence. Ce professionnel de l'organe est une raison suffisante pour rester, me suis-je dit en l'entendant proférer «Vos gueules, les mouettes!» pour rétablir le silence durant une pratique échevelée. C'est forcé, surtout du côté des sopranos et des altos (mon pupitre), ça pépie énormément.

Inspirant, voire charismatique, Patrick est un passionné qui flirte avec son public, dosant l'ironie, la drôlerie, l'émotivité (même une larme de temps à autre), l'intensité et le sens de la répartie. Donnant le la au piano, il n'a rien à envier à Gregory Charles, si ce n'est son teint bronzé. Moins premier de classe mais tout aussi compétent, Patrick est une bande velcro à laquelle s'agrippent des voix graves, aiguës, fatiguées, heureuses, têtues, mielleuses. «Vous ne chantez pas les notes, vous les subissez!», lance-t-il pour provoquer le pupitre des basses. «Moi, je ne vais pas sur eBay avec ce son-là!», pique-t-il les altos. «J'ai demandé un do dièse! Je vous fais parvenir une cassette de 120 minutes de do dièse ou vous me le faites tout de suite?»

La chorale peut parfois distiller l'ennui mais Patrick s'empresse de réveiller ses troupes. «J'aime me sentir utile et donner à un groupe, dit-il. Ils te le rendent 60 fois! Ce que je recherche, ce sont des gens willing!»

Le tyran de la note juste ne nous lâche pas des oreilles, se faisant tantôt tendre, tantôt impatient, jamais blessant, toujours exigeant. «Je n'oublie pas que c'est un loisir. Si je les écoeure trop, ils vont aller taper sur un moineau le mardi soir», dit celui qui avoue que la plus grande difficulté dans ce violon d'Ingres consiste à se séparer de choristes qui abandonnent le choeur. «Les deuils sont difficiles à faire. Je m'attache. Chaque année, il faut reconstruire, refaire le son et retisser des liens. Le camp est essentiel. On ne chante pas de la même façon après le camp.»

Lorsque notre «cheuf» nous enjoint de lui donner tout ce que nous avons dans le ventre, tous les moyens sont bons et il aime nous surprendre: «Est-ce que c'est le plus beau son que vous pouvez émettre? Je veux un son que vous allez léguer à vos enfants!» Inévitablement, Patrick obtient ce qu'il veut, au diapason et en constante séduction avec ses choristes.

Il faut dire que le «jeune» chef de 38 ans a fait ses classes comme petit chanteur du Mont-Royal durant presque dix ans, qu'il a fait partie de nombreux choeurs subséquemment tout en étudiant la musique au cégep Saint-Laurent. Ce gestionnaire de projets en informatique prend le plancher au sein d'une gang composée de psychologues, travailleuses sociales, coach de vie, designers, traducteurs (trices), informaticiens, ingénieurs, des voix venues des quatre horizons de la ville qui vibrent à l'unisson, aspirant à un monde plus harmonieux.

Guérir par le chant

Chaque choriste a ses raisons de vouloir participer à un monde meilleur. Les miennes visent la guérison de toutes les maladies que je porte, déclarées ou en dormance. J'espère me dissoudre dans ce choeur et faire corps pour le meilleur et pour le pire. Gilles, une basse, m'a avoué avoir essayé diverses thérapies (dont le tango) et avoir refleuri grâce à la chorale il y a trois ans. «J'aurais dû commencer ça il y a 25 ans!»

Michel, 70 ans et chef de choeur d'une petite chorale à Outremont, a commencé à chanter il y a dix ans, au moment de prendre sa retraite. Il s'est également joint aux rangs de Katimavik: «Moi, c'est le groupe. Une chorale, c'est comme la vie. Faut que tu endures le monde qui chante faux. Ça prend de la tolérance. Tu vis en société et c'est un microcosme. La chorale rejoint ma définition de la vie: participer à créer quelque chose de beau.»

La chorale, c'est comme les sectes ou la famille: plus facile d'y entrer que d'en sortir. Mais c'est également la certitude d'appartenir à un tout. Tout est dans tout et la chorale est dans l'ensemble.

cherejoblo@ledevoir.com

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Ceci n'est pas un blogue

Une voix s'éteint

À l'âge de 95 ans, ma vieille Françoise Haasz est finalement allée rejoindre le choeur des anges, le 11 janvier dernier. Juste avant Noël, elle m'avait annoncé de sa voix chevrotante qu'elle faisait partie d'une chorale dont la moyenne d'âge devait avoisiner les 99 ans. Elle trouvait ça drôle: «Vous vous rendez compte? Ils me disent que je chante bien!» Elle n'était pas dupe mais chanter la gardait en vie. Pas assez, toutefois, pour combattre la pneumonie qui l'a emportée.

Quelle ironie! C'était la première fois depuis plusieurs années que Françoise ne me disait pas qu'elle souhaitait mourir. Comme si ce regain de vie lui avait donné l'énergie d'en finir. «Comment va mon petit Mouki?», a-t-elle demandé en s'informant de la santé de monsieur B., dont elle détestait le prénom et qu'elle avait rebaptisé en hongrois.

Son absence m'attriste même si je la sais délivrée de son vieux corps. Mais surtout, je suis restée sans voix devant cette notice nécrologique qui précisait sobrement: «Le service se fera dans la plus stricte intimité familiale.» Partie sans laisser d'adresse. Je ne pourrai pas lui rendre un dernier hommage, aller la visiter au cimetière ou au colombarium. À qui appartiennent les cendres de ceux qui nous quittent? À ceux qui partagent le même sang ou à tous ceux qui ont effleuré l'âme du disparu?

Lorsque je chanterai le requiem de John Rutter dans une église au mois de juin, je le ferai en pensant à ma vieille Françoise. Puissent les trémolos de ma peine monter jusqu'à son au-delà.

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Appris: dans Le Devoir du week-end dernier que chanter quelques heures dans une chorale accroît les effets positifs et la production d'anticorps immunoglobuline A dans la salive, qui forment la première ligne de défense contre les infections respiratoires. Selon le Dr Patrick Vinay, ancien doyen de la faculté de médecine de l'Université de Montréal, quand on est déprimé, le système immunitaire baisse et on se met à faire des cancers et des infections. Alléluia, alléluia, a-llé-lu-ia!

Noté: que ce dimanche, à 11h, la société Pro Musica présente le Trio Baril-Kutan-Moisan (pianiste, soprano et clarinettiste) à la Cinquième Salle de la Place des Arts. Durant ce concert offert aux jeunes familles, les enfants de 5 à 12 ans peuvent suivre un atelier d'éveil musical en musique classique avec le compositeur et chef de choeur André Pappathomas. Son but? Sensibiliser les enfants aux joies de la musique et du chant. Billets de concert: 22 $. Coût: 3 $ par enfant. (514) 842-2112, www.promusica.qc.ca.

Loué: le film Les Choristes de Christophe Barratier. Joli petit film français démontrant que la musique adoucit les moeurs. Ces jeunes garnements seront sauvés par un professeur inspiré, chef de choeur humble et aimant. La bande sonore est magnifique. Ne me reste plus qu'à me procurer le disque.

Lu: Ma vie avec Mozart d'Éric-Emmanuel Schmitt (Albin Michel), incluant un CD de 16 compositions de Mozart. Tiré de la dépression à l'adolescence au contact de Mozart, l'auteur d'Oscar et la dame en rose nous fait partager son amour pour ce compositeur, dont c'est le 350e anniversaire de naissance cette année. «Tu m'as guéri d'une maladie de jeunesse: la sophistication doublée d'une hypertrophie de la pensée», écrit Schmitt. Un livre hommage tout à fait senti, qui tranche avec les derniers écrits de cet écrivain au parcours mystique. À moins que la musique ne soit une religion païenne.

Ressorti: L'Odyssée de la voix (Robert Laffont) de ma bibliothèque. Cette brique de Jean Abitbol, oto-rhino-laryngologiste et phoniatre à Paris, analyse dans le détail cet outil, instrument, porte-parole de l'âme, qui nous suit de la naissance à la mort. La voix exprime le moi intime, nous trahit, nous enivre, exprime le conscient et l'inconscient. Un ouvrage songé qui s'intéresse également au sexe de la voix, à son vieillissement, à sa santé.

Adoré: Quatre coqs coquets - Le Grand Livre des virelangues (Albin Michel jeunesse), un livre tout à fait indiqué pour apprendre à articuler à l'aide de 90 formulettes illustrées, classées par ordre alphabétique de sons. «Un dandy dédie dix odes et dix lieds à Lady Di», ou «Angèle et Gilles en gilet gèlent», ou encore «Non, non et non, nous n'aimons ni ces nanas naines ni ces nénés nains». Idéal pour empêcher la langue de fourcher. De 6 à 106 ans.

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2 commentaires
  • Émile Lacasse - Inscrit 5 février 2006 09 h 33

    enchantement...

    Merci de vos propos pleins de tendresse...

    Je lis régulièrement vos textes, celui la m'a ému au plus haut point. Moi-même membre d'une chorale à Charlesbourg, je pouvais bien comprendre toutes vos nuances et considérations.

    Merci d'être ce que vous êtes, ne modifiez rien de votre style, et de votre approche.

    Merci.
    Emile Lacasse

  • . Galerie Yergeau du Quartier Latin - Inscrit 7 octobre 2009 20 h 32

    Katimavik me manque

    J'étais choriste alto dans les années 90.
    J'ai quitté la chorale à cause d'une stupide dispute avec mon chef adoré, Patrick.
    Depuis, j'y pense souvent et je m'ennuie beaucoup de cette chorale.
    J'en ai essayé d'autre, j'en ai même mise une sur pied, j'y traivaille fort depuis un an et Patrick, si tu savais comme tu me manques!
    Loulou