Regarder quelqu'un dans les yeux

Le président Bush qui s'est présenté mardi soir devant le Congrès n'avait pas grand-chose à voir avec celui qui, au même endroit, avait dénoncé l'«axe du mal» quelques années plus tôt. Président diminué dont les marges de manoeuvre sont de plus en plus restreintes à mesure que s'égrènent les jours de son second mandat, Bush s'est présenté à l'Amérique sur un autre ton: celui d'un président plus préoccupé par le bien-être de son pays que par les affaires du monde.

La plupart des présidents américains profitent de leur second mandat pour se tourner vers l'étranger. Parfois censurés au Congrès et au Sénat, ils n'ont souvent guère d'autre choix. Bill Clinton en avait profité pour s'investir dans la négociation d'un accord de paix au Moyen-Orient.

Président atypique, Bush a choisi de faire le contraire et de s'intéresser à un sujet sur lequel on ne l'attendait pas: la dépendance américaine au pétrole.

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L'histoire ne retiendra probablement que quel-ques mots de ce discours: la reconnaissance du fait que les États-Unis sont accros au pétrole («addicted to oil»). La formule ne manque pas de justesse. Elle ne désigne pas seulement une simple dépendance mais une véritable intoxication comme en connaissent les toxicomanes. Il faut avoir roulé en 4X4 dans les mornes banlieues du Nevada pour saisir comment cette dépendance ressemble à celle des obèses chroniques ou des alcooliques.

L'affirmation n'est pas banale venant d'un homme qui, après son père, a fait carrière dans le pétrole au Texas. Elle exige même un certain courage. Bush n'a cessé de meubler ses comités d'anciens membres de conseils d'administration d'entreprises pétrolières. Toute sa carrière politique a été portée par l'apparition au Texas d'une nouvelle classe d'entrepreneurs nourris aux deux mamelles de l'État que sont les nouvelles technologies et le pétrole.

On pourra déplorer la faiblesse des mesures concrètes, et on aura raison, mais reconnaissons que, pour la première fois, le président n'a pas craint de regarder en face un des plus graves problèmes du pays.

Bush n'arrive pourtant pas à cette conclusion après avoir constaté les dangers écologiques que court la planète. Il n'est pas non plus du genre à prôner la simplicité volontaire et à dire aux Américains de vendre leur seconde voiture. C'est plutôt le Moyen-Orient qui le ramène à la maison — et à la raison — et qui lui fait comprendre comment son pays subit depuis des années le chantage des pays pétroliers.

La faiblesse américaine et européenne face à l'Iran, deuxième producteur mondial de pétrole, ne s'explique pas autrement. Comme le chantage vénézuélien de l'ancien colonel putschiste Hugo Chávez qui est en train de refaire une vertu à Castro. L'embarras de l'Europe et des États-Unis devant l'élection du Hamas dans les territoires palestiniens tient en partie au fait que, le jour où ils retireront leur aide à l'Autorité palestinienne, ils seront aussitôt remplacés par l'Iran et l'Arabie Saoudite. Et puis, il y a tout simplement le chantage du prix. Les Américains ont beau n'importer que 20 % de leur pétrole du Moyen-Orient, ce sont les potentats arabes qui en fixent le prix.

Le pétrole n'est pas seulement une arme pointée vers les démocraties, il est aussi une calamité qui s'abat sur les peuples de ces régions. Au lieu de développer leur économie et de conquérir de nouveaux marchés, les pays pétroliers vivent comme des rentiers corrompus, distribuant à l'occasion quelques largesses au peuple pour le tenir tranquille. Sans le pétrole, les noms de Khadafi et de Khomeiny seraient à peine connus. Grâce au pétrole, le Soudan extermine impunément la population du Darfour en achetant le silence de ses clients. Une grande partie du terrorisme international se nourrit des retombées du pétrole. Ce n'est pas un hasard si le pays le plus violent d'Afrique, le Nigeria, est aussi le premier producteur africain de pétrole.

Le président veut réduire la consommation américaine de 75 % d'ici 2025. L'absence de mesures précises (exemptions fiscales, taxe sur l'essence, programme d'économies d'énergie, etc.) est d'autant plus déplorable que le défi énergétique offre une occasion unique de réconcilier le combat pour la démocratie au Moyen-Orient, le grand rêve écologique américain et l'innovation technologique. George Bush avait là une occasion en or de se réconcilier avec les écologistes et les opposants à la guerre en Irak, deux clientèles qui ne lui font généralement pas confiance.

Même s'ils n'auront peut-être pas beaucoup d'effet dans l'immédiat, les mots oil addiction ne devraient pas disparaître de sitôt de notre vocabulaire. Le successeur de George W. Bush ferait bien de s'en souvenir.

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Il y a des phrases qu'on souhaiterait avoir écrites. Je m'en voudrais de ne pas terminer cette chronique sans vous citer la plus brillante que j'aie lue depuis longtemps sur la guerre en Irak. Elle est de Roger Cohen, mon collègue du International Herald Tribune, qui revient d'un voyage de plusieurs semaines à Bagdad, d'où il ramène un bilan tout en nuances sur l'évolution de ce pays complexe et imprévisible. Cohen a saisi que cette guerre est la première que la presse internationale croit pouvoir comprendre sans aller sur place.

«La situation s'améliore-t-elle ou se détériore-t-elle en Irak?», demande-t-il. De la réponse à cette question essentielle dépendra non seulement la stabilité du Moyen-Orient mais aussi la possibilité pour les Américains de retirer éventuellement dans l'honneur leurs 130 000 militaires.

«Il ne manque pas de points de vue arrêtés sur le sujet, de la description du bourbier irakien à celle d'une démocratie naissante. Mais peu de ces opinions sont fondées sur l'observation véritable du pays: l'Irak a mis en évidence le mythe de la blogosphère. Des journalistes en fauteuil s'imaginent pouvoir trouver toute l'information nécessaire sur Internet. Mais la compréhension véritable exige encore de regarder quelqu'un dans les yeux.»

crioux@ledevoir.com

Correspondant du Devoir à Paris

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1 commentaire
  • Roland Berger - Inscrit 3 février 2006 11 h 22

    Une naïveté bien entretenue

    Les journalistes et commentateurs gagnent leur vie en écrivant. Voilà. Mais comment peuvent-ils être assez naïfs pour croire à la sincérité de George W. Bush quant à la dépendance des États-Unis à l'égard du pétrole, alors qu'il n'annonce aucune mesure concrète pour réduire cette dépendance ? Quand donc des universités américaines offriront-elles des doctorats honoris causa en théâtre à ce clown dont la fortune vient de l'exploitation du pétrole et qui entretient des relations amicales avec les despotes d'Arabie saoudite qui possède les plus grandes réserves de pétrole au monde.