Lire Lolita aujourd'hui

Montreux, 1962.

Nabokov a quitté le Montreux Palace à la brunante. Véra somnolait sur le sofa, la version française de Pnine sur son ventre. Il sait où il va. Il veut revoir la chrysalide qu'il a aperçue le matin même, en faisant sa promenade, accrochée à l'envers sous le banc où ils se sont assis un moment, Verouchka et lui, pour profiter du soleil. Il hâte le pas. Coup de chance: pas un seul promeneur au bord du lac et la nuit tombe. De la poche gauche de sa veste, il sort sa lampe de poche. Dans la poche droite de la même veste, une douzaine de fiches et un stylo. Il s'accroupit et braque le faisceau de la lampe sur la chrysalide. En transparence, il distingue les lignes miniatures des ailes à venir, l'adorable érubescence d'une ocelle rudimentaire. Brusquement — cela lui arrive de plus en plus souvent —, il est assailli par deux souvenirs en même temps. Des réminiscences, en apparence parallèles, indépendantes l'une de l'autre et pourtant mystérieusement réunies. Le rappel de la petite boîte dans laquelle il avait conservé durant sept ans une chrysalide — elle avait fini par éclore alors qu'il était en voyage — et le portrait de sa chère Lolita, sa nymphe la plus célèbre, qui scandalise l'Amérique. Il pense: «Lolita et la chrysalide oubliée. Il y a quelque chose... L'oeil Lolita et l'ocelle du futur papillon, le privilège des ailes naissantes... Le désir moléculaire de voler, l'amour et le néant dans des enveloppes de hasard... » Il se lève, marche un peu puis revient sur le banc où il se laisse choir, sort le stylo et deux fiches de sa poche, sur lesquelles, à la lueur de la lampe de poche, il scribouille:

La chenille dont la peau se ride a dévoré toute la matière nécessaire à l'accouchement de soi et prépare ses motifs d'extravagance. /

Lolita, bonheur sans but, négation du temps, passion qui s'exerce dans l'égarement, vide dans lequel s'est engouffré tout ce que j'aime...

Hier encore, il a tenté d'expliquer à un journaliste: «Pour écrire Lolita, il m'a fallu la passion du savant, la patience du poète et beaucoup de compassion.» Peine perdue, l'autre mâchouillait une branche de ses lunettes en souriant comme un abruti. Ce soir, dans la nuit, il développe encore. Répondre tout haut à des questions émanant d'un intervieweur invisible et bienveillant l'a toujours enchanté.

— Question: pourquoi avoir écrit Lolita? Réponse: parce que j'aime composer des énigmes avec des solutions élégantes. Et puis, parce que nous sommes tous logés dans des enveloppes, comme mes papillons, comme ma Lolita, sans bien comprendre le sens de notre métamorphose...

Il rit tout haut, une espèce de hennissement adressé aux étoiles. Puis il allonge les jambes et ferme les yeux. Il entend à présent le rire de Véra, qui va dire: «Les vraies intrigues se cachent toujours derrière les intrigues apparentes... » Ce qui le ramène à la chrysalide et à Lolita. D'accord, il semble qu'il faudra de nouveau en passer par là. Soit. Il sort deux autres fiches de sa poche.

Le problème pour la chenille consiste à évacuer sa peau tout entière, y compris celle de ses deux pattes par lesquelles elle est suspendue. Mais comment ne pas tomber pendant l'opération? C'est l'histoire de ma Lolita.

Le problème pour Nabokov, c'est qu'il en a assez, non pas de sa chère Lolita, mais de tous ces puritains américains qui l'ont déchirée sans la connaître.

Il dit tout haut à la nuit qui l'écoute: «Bien sûr, mon roman, comme la naissance méticuleuse du papillon — une giclée de soie — est une mue, une métamorphose. Qui donc l'aura compris? Quel gâchis!»

Il se lève d'un bond. Véra doit s'être réveillée et sans doute s'inquiète-t-elle. Verouchka, qui fait tout en son pouvoir pour que Vladimir n'existe plus dans le temps, mais seulement dans l'art. «Tu es entrée dans ma vie comme on pénètre dans un royaume dont toutes les rivières n'attendaient que ton reflet, toutes les routes, le bruit de tes pas... » Il s'accroupit de nouveau et braque le faisceau de sa lampe de poche sur la chrysalide. «Elle ressemble à une fiente d'oiseau.» Son travail, un élan libre et désintéressé, préparant des motifs d'extravagance et de bonheur gratuit. Le coeur battant, il sort une dernière fiche de sa poche:

«Lolita n'exhale pas des effluves érotiques par des manières aguicheuses, mais se tient recluse, secrète sur le charme de sa transformation. Comme la chrysalide, elle respire imperceptiblement par les stigmates de son thorax. Le lecteur doit l'apercevoir comme le lépidoptérologiste le futur papillon. Alors il connaîtra aussi le frisson et la perplexité devant ces tendres fantômes, les humains...»

Il se relève, enfouit les fiches dans sa poche et reprend le chemin qui mène au Montreux Palace, où l'attend Véra. Dans la lueur de la lampe, il voit danser des brins de poussière qui clignotent comme des lucioles.

Téhéran, 2002

Quarante ans après Nabokov, Azar Nafisi, éminent professeur de littérature à l'Université de Téhéran, fait revivre Lolita. Avec ses élèves, madame Nafisi, empruntant les mots de Nabokov, s'éblouit de «la façon dont les cailloux de la vie ordinaire se transforment en pierres précieuses, promettant la survie». Dans son très beau livre Lire Lolita à Téhéran (paru récemment chez 10/18), Azar Nafisi se place du côté de Lolita. Elle et ses élèves sont saisies par la beauté, la souffrance et la pathétique dépendance de la nymphe vis-à-vis du monstre abuseur. Cette «affreuse gamine» est finalement, écrit Nafisi, «quelqu'un de très bien, qui n'aurait pas pu se redresser autrement qu'elle l'a fait, après avoir été aussi écrasée». Si Lolita sanglote la nuit dans les bras de son violeur et geôlier, «c'est parce qu'elle n'a absolument nulle part où aller». C'est une Lolita imaginaire qu'étreint Humbert, sa propre création, dépossédée d'elle-même comme ces jeunes femmes de Téhéran pendant la guerre. Cette expérience a permis à ces femmes de mesurer la primauté de l'imaginaire sur la privation de liberté.

Aujourd'hui, la Lolita de Nabokov et celle de Nafisi sont d'égal à égal. Un lépidoptérogiste-écrivain et un professeur-écrivain: il aura fallu plus de quarante ans, un malentendu et une guerre, plus deux regards de biais, regards savants et passionnés, pour qu'avec Lolita nous sortions enfin de notre cocon.

Collaborateur du Devoir

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.