Chuchotement

D'où revient-on quand on revient à la vie? Le 10 juillet 2004, Jean-François Beauchemin sombre dans le coma. Il en émerge cinq jours plus tard. Le souvenir de ce fatidique été 2004 pulse La Fabrication de l'aube. Tout dans ce récit autobiographique — sorte de cartographie intérieure — est murmuré: le chagrin, la joie, la pensée, le souvenir, la conscience aiguë de la mort. Ce livre chuchoté ne raconte pas les détails de la maladie. Il montre plutôt comment cette expérience limite a permis au romancier d'avancer dans son propre questionnement.

L'écriture devient le théâtre du rêve et de l'ombre. Au bout de la grande nuit muette, le romancier entrevoit la beauté somptueuse des choses. Cela donne un livre discret, lucide, tendre, lumineux.

L'amour amiral

«La lumière blanche du petit jour, inondant alors soudainement les murs, demeurera à jamais pour moi parmi les trois ou quatre choses les plus touchantes que j'ai vues sur cette terre». La joie ardente exprimée en une phrase. Pour le narrateur, cesse la mort et commence le travail de revivre. Enfermé dans une nappe de brouillards et de lenteurs, l'homme est seul, «sa souffrance le séquestre». Une sorte de dépossession. La souffrance appelle le courage «qui s'épanouit ou se flétrit selon les jours». Le survivant se faufile à certaines heures dans l'étroit tunnel de sa vie intérieure. Ces fugues, «ces hémorragies de conscience» comme il les nomme, l'aident à s'affranchir de sa blessure, à remonter vers la lumière.

Sur une bande passante sensorielle apparaissent les heures victorieuses de l'enfance, les empreintes affectives de ses parents, de ses frères et de sa soeur, l'étroite relation entre le narrateur et sa chienne, l'amour amiral, souverain, de sa compagne. «Tu entrais dans la chambre, déguisant ta peine en nuée d'oiseaux [...]. Je n'aurai vaincu la mort que par le chant de ton visage penché sur le mien [...]. Quand tu repartais, j'étais prêt à vivre un jour de plus.»

Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik appelle «tuteurs de résilience» cette fabrication d'images heureuses, ces représentations d'une vie affective à la fois dense, grave, rieuse, délicate, pleine de gaietés minuscules sur lesquelles s'appuie le narrateur. Du latin «resalire» (re-sauter), la notion de résilience définit la capacité humaine de pouvoir surmonter, à certaines conditions, les pires traumatismes psychiques et les plus graves blessures émotionnelles.

Le narrateur vient illustrer ce pouvoir de résilience par l'histoire d'un artiste-peintre, survivant des camps nazis. Pour résister aux assauts répétés de ses tortionnaires, l'artiste créa en pensée quelque cinquante paysages de sa Pologne natale, dominés par des ciels virginaux et lumineux, des villes fluides. Toutes ces beautés, logées dans l'esprit de cet homme broyé, se matérialiseront des années plus tard, lors d'une exposition. Comment une nuit peut-elle devenir lumière, éclat, scintillement? Boris Cyrulnik a cette formule puissante pour décrire cela: «Quiconque a côtoyé la mort est condamné à la poésie.»

Après cinq mois, le narrateur ouvre le tiroir de sa table de chevet, en tire un stylo et un bloc de papier, trace ses premiers mots. «Il fallait, pour en entendre la petite musique, attendre que la joie revienne.» Il lui reste à relever le vrai défi d'insuffler la vie à la sculpture de mots. «Ce que je ressens sur le seuil d'une nouvelle phrase tient donc davantage du tournis, de ce trouble un peu houleux annonçant une ébriété éphémère et toujours imparfaite.»

Il y a, dans le travail de l'écrivain, quelque chose qui précède la conscience et qu'un processus plus ancien organise. Le narrateur réfléchit au jaillissement si souvent déroutant des mots: «[...] les mots dorment. Je renonce alors, cesse ma rêverie et m'en vais faire un tour. C'est habituellement à ce moment que les mots arrivent, comme franchissant inopinément quelque passerelle secrète.»

L'idée de l'éternité

Une certaine enfance s'est terminée dans le sillage de ces moments critiques. Dorénavant, le narrateur regarde d'un autre oeil ce monde où «le travail, l'argent, la rivalité et les lois de la propriété privée sont auréolés de tant de prestige». Il se distancie du bourdonnement affairé de ses contemporains, de la lourdeur du monde, de son agitation un peu vaine.

Au terme de ce voyage au bout de la nuit, il se dit athée, avec la certitude de son appartenance au néant. Néanmoins, il affirme qu'il «aime comme jamais cette image du Christ, figure mythique de tous les hommes, portant une croix, tombant, puis se relevant et marchant vers une vie autre». Jean-François Beauchemin est un chercheur d'espérance. Il voit les arbres, les montagnes et les gratte-ciel comme autant d'échelles qui lui permettent de toucher du doigt l'idée de l'éternité. «Ainsi, le ciel, son ampleur et sa constance me suggéraient que quelque part, ou de quelque façon, existait une forme de permanence où les choses du temps qui passe n'avaient plus cours.»

On ne guérit pas, on ne reprend pas à la mort ce qu'elle a voulu nous arracher, sans maintenir en soi un feu, une sorte d'ardeur contenue. Avec La Fabrication de l'aube, l'auteur saisit avec un étonnement ému «le mystère de la beauté des choses». Dans un livre aux accents poétiques, écrit simplement, avec tendresse et parfois même avec humour.

Lauréat du prix France-Québec/Jean-Hamelin pour Le Jour des corneilles (Allusifs), Jean-François Beauchemin signe ici son septième roman.

La fabrication de l'aube

Jean-François Beauchemin

Québec Amérique

Montréal, 2006, 120 pages

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