Cinquante terrains de football par jour

Un jour de l'été 2003, j'ai vu le ministre délégué aux Forêts, Pierre Corbeil, jouer les super-pompiers sur la réserve amérindienne d'Opitciwan, au nord du réservoir Gouin. Son hélicoptère venait de se poser près du terrain de balle et, assis devant 400 personnes au centre communautaire, il s'efforçait d'éteindre un début de rébellion forestière en prêtant une oreille placide aux doléances historiques du peuple atikamekw. On sentait de l'électricité dans l'air. Les jeunes lançaient des ultimatums. Le chef de bande avait le pied sur le frein. À la fin, tous ont dû se contenter de l'hypothétique table de concertation promise par le ministre que son hélico attendait. Au cours du dernier siècle, la réserve d'Opitciwan a été démantelée et déplacée deux ou trois fois pour faire place à de grands projets hydroélectriques. Ces gens en connaissent un bout sur l'art de noyer le poisson. Accueilli par le drapeau des Warriors à son arrivée, Corbeil était payé pour éteindre le feu et avait fait le travail. De toute beauté.

L'année suivante, la forêt continuait de tomber au rythme de 50 terrains de football par jour au nord d'Opitciwan et la violence a explosé sur la réserve: fusillade mortelle entre deux frères, terreur adolescente, effectifs de la police autochtone réduits à zéro pour cause de burn-out collectif, tutelle. Des policiers blancs patrouillaient maintenant les rues dans une ambiance rappelant la bande de Gaza. Je lisais ce refrain connu dans mon journal du matin et je repensais à la belle colère de l'été précédent à la table de concertation héliportée du ministre Corbeil, aux 50 terrains de football de la compagnie Barrette-Chapais (il faut avoir parcouru les 200 kilomètres qui séparent Opitciwan de la civilisation pour savoir la quantité de vide incroyable que ces coupes peuvent représenter... ) et à la réaction toujours aussi pacifique des Atikamekw qui rencontrent sur leur chemin cette machinerie occupée à dévaster systématiquement leurs territoires ancestraux. «Violence mal employée» est l'expression qui m'est venue à l'esprit.

Un livre, Saisons atikamekw, de Line Rainville, m'a ramené là-bas cet hiver. (Oui, c'était bien l'hiver, la saison que les Atikamekw, qui en distinguent six, réservent à la pêche sur la glace, et non ce pré-hiver au cours duquel, nous apprend l'auteure, il est davantage de mise de trapper le castor.) Et pas seulement là-bas mais aussi au chic Scarpino de La Tuque, à Oscalaneo et à Clova, lieux de mémoire et de menaces, d'anciennes aventures et de souvenirs toujours plus vivants, en plein coeur, autrement dit, de ce territoire mythique aujourd'hui encerclé d'usines de sciage et criblé de routes forestières, véritable pays intérieur qui s'étend de Chibougamau à Mont-Laurier et qui chevauche l'Abitibi et la Haute-Mauricie. Le livre de Line Rainville commence en quelque sorte là où j'ai terminé mon anecdote: travailleuse sociale en mission, narratrice du roman, Laurie débarque à Opitciwan avec mandat d'évaluer l'impact de la violence à Opitciwan. Vaste programme...

Et je ne crois pas que ce soit faire injure à l'auteure de signaler ici que son ouvrage appartient à cette catégorie de romans qui relèvent davantage du témoignage que de la littérature proprement dite. N'allez pas tourner ces pages à la recherche d'une voix singulière, d'un style neuf capable de découper le monde différemment ou d'un de ces moments de grâce à la faveur desquels l'écriture devenue soudain transparente laisse affleurer l'essence de la condition humaine. Pourtant, l'histoire qu'elle nous raconte est éternelle: l'amour qui transcende les cultures et les races, toujours aussi impossible à la fin. C'est Jack Monoloy vu par les yeux de la Blanche et encombré, hélas, de soupirs faciles, de notations inutiles, de clichés parfois inévitables et d'émotions convenues. Laurie, un jour, a suivi et épousé un de ces Amérindiens dont elle doit aujourd'hui, avec toute la rigueur scientifique qui s'impose, juger les comportements. C'est le récit d'un déchirement dont le Québec comme nation porte encore la trace, en même temps que le rappel bienvenu d'une vérité qui se fait parfois jour en nous, sans que nous ressentions pour autant le besoin de l'éprouver: si on ne choisit pas sa famille, on peut au moins choisir sa patrie. Oui. Mais alors, à nos risques et périls: «Je me suis écroulée avec mes amis devant les suicides trop fréquents d'un frère, d'une soeur, d'un cousin, d'un neveu ou d'une nièce. J'ai vu les hommes frissonner de détresse devant les coupes à blanc de l'Institut canadien des urbanistes (sic!), j'ai tremblé de la terreur viscérale de ce peuple de chasseurs quand vrombissait l'incendie qui chasse le gibier de leur territoire. J'ai vu la faiblesse de l'Indien devant l'alcool et ses ravages. J'ai escorté des cortèges funèbres jusqu'au cimetière où j'ai regretté avec eux le départ de leurs aînés. J'aime de tout mon coeur ce peuple que je considère encore comme le mien.»

Quand on songe au racisme endémique dont les petites explosions locales font parfois frémir les pages de nos journaux et aussi à cette belle époque où, pour être un artiste engagé, il suffit d'insérer quelques vocalises de Florent Vollant dans deux ou trois chansons, on peut trouver l'affirmation de Laurie courageuse, et elle l'est. Le livre de Line Rainville, par ailleurs, fourmille d'observations instructives et de descriptions pertinentes et gagne à être lu comme le journal de terrain d'une sociologue ayant payé de sa personne. Penché sur la neige, «Paul [suit] avec une attention maniaque les épisodes des acteurs invisibles peuplant ces bois». «Comme les siens, il ne trouvait aucune gratification à remporter une victoire verbale, interprétant cette conduite comme de la fatuité.» Difficile de parler des Amérindiens sans s'enfarger ici et là dans le catalogue de l'éternel Bon Sauvage, et pourtant. Il faut, comme Rainville, s'y risquer parfois, sinon nous finirions par oublier que les clichés, avant d'être usés par la répétition, furent des vérités. Ainsi, la profonde modestie qui est un trait de la plupart des cultures autochtones n'a rien de l'invention d'un quelconque Indian lover: elle renvoie à la conscience de n'être qu'un des infimes éléments interreliés d'un système d'une complexité et d'une douceur infinies. Ça crée des liens. «Le soir, au motel, blotti sur un lit impersonnel, il avait pleuré, seul dans son coin, sur le sort des animaux.» Ils sont comme ça, c'est vrai: un peu naïfs devant la langue de bois des fonctionnaires du ministre des Forêts. Et pour Laurie, qui «aspire à un amour sans conflit dans une culture hybride», c'est plutôt mal parti. Mais curieusement, l'ex-mari atikamekw parti en guerre contre les coupes à blanc voit le livre s'achever sur une note positive pour lui: «On lui a même offert de participer aux négociations sur l'exploitation forestière.» De toute beauté, comme dirait monsieur le ministre...

Quand on songe au racisme endémique dont les petites explosions locales font parfois frémir les pages de nos journaux et aussi à cette belle époque où, pour être un artiste engagé, il suffit d'insérer quelques vocalises de Florent Vollant dans deux ou trois chansons, on peut trouver l'affirmation de Laurie courageuse, et elle l'est. Le livre de Line Rainville, par ailleurs, fourmille d'observations instructives et de descriptions pertinentes et gagne à être lu comme le journal de terrain d'une sociologue ayant payé de sa personne. Penché sur la neige, «Paul [suit] avec une attention maniaque les épisodes des acteurs invisibles peuplant ces bois». «Comme les siens, il ne trouvait aucune gratification à remporter une victoire verbale, interprétant cette conduite comme de la fatuité.» Difficile de parler des Amérindiens sans s'enfarger ici et là dans le catalogue de l'éternel Bon Sauvage, et pourtant. Il faut, comme Rainville, s'y risquer parfois, sinon nous finirions par oublier que les clichés, avant d'être usés par la répétition, furent des vérités. Ainsi, la profonde modestie qui est un trait de la plupart des cultures autochtones n'a rien de l'invention d'un quelconque Indian lover: elle renvoie à la conscience de n'être qu'un des infimes éléments interreliés d'un système d'une complexité et d'une douceur infinies. Ça crée des liens. «Le soir, au motel, blotti sur un lit impersonnel, il avait pleuré, seul dans son coin, sur le sort des animaux.» Ils sont comme ça, c'est vrai: un peu naïfs devant la langue de bois des fonctionnaires du ministre des Forêts. Et pour Laurie, qui «aspire à un amour sans conflit dans une culture hybride», c'est plutôt mal parti. Mais curieusement, l'ex-mari atikamekw parti en guerre contre les coupes à blanc voit le livre s'achever sur une note positive pour lui: «On lui a même offert de participer aux négociations sur l'exploitation forestière.» De toute beauté, comme dirait monsieur le ministre...

Collaborateur du Devoir

Saisons atikamekw

Line Rainville

Septentrion

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