La petite chronique: Stefan Zweig et la correspondance

Pourquoi le cacher, ni le théâtre ni les oeuvres de fiction romanesque de Stefan Zweig ne me paraissent être d'un grand intérêt. Peut-être ai-je tort. Je serais sûrement dans l'erreur si j'avais le même sentiment au sujet de sa correspondance.

Le Livre de poche nous offre, dans la collection «Biblio», deux forts volumes qui proposent un choix de lettres allant de 1897 à 1931. On sait que l'auteur devait s'enlever la vie en 1942 au Brésil. Il avait 60 ans.

Fils d'un riche industriel juif, Zweig a connu très tôt l'aisance. Il peut voyager à son aise, étudier à l'étranger, s'amuser comme bon lui semble. Les premières lettres, qui nous montrent un jeune intellectuel qui tente avec succès de se tailler une place dans le monde de l'édition viennoise, n'ont qu'un intérêt relatif. Il faut attendre la découverte qu'il fait du poète belge Émile Verhaeren pour être convaincu de sa sagacité. Mais alors, quel contentement! Zweig est un lecteur généreux, il sait s'effacer devant une oeuvre qu'il admire.

La rencontre qui bouleversera sa vie sera celle de Romain Rolland. Il lui destinera plusieurs missives, toujours en français, et il ne tarde pas à lui avouer, le

3 mars 1918, que «si je perdais tout et que vous me restiez, je serais content». La Première Guerre mondiale rapprochera les deux hommes, unis par l'idée qu'ils se font du pacifisme.

Humanité

L'auteur d'Amok correspond également avec Rilke, Hermann Hesse, Freud, Gorki. Même lorsqu'il s'entretient avec des auteurs qui nous sont inconnus, son approche faite d'humanisme et de compassion nous touche. Il y a également toutes ces années cruciales pour l'histoire de l'humanité qui défilent devant nous. La montée de l'esprit guerrier en Allemagne dans les années qui ont précédé la Première Guerre mondiale, la catastrophe qui a suivi, tout cela vit devant nous. Zweig est rarement naïf. En mai 1921, il écrit à Hermann Bahr, dramaturge autrichien: «N'allez pas croire que j'ai foi en une amélioration prochaine de l'humanité, ce visqueux monstre aux mille têtes.»

Tout bourgeois qu'il est, Zweig se défie de la primauté de l'argent. À son ami, Victor Fleischer, il donne l'avis suivant: «Toi qui veux être libre, tu peux t'installer comme un vrai bourgeois, mais pour qui?» Il ajoute qu'il préfère les petits appartements et précise qu'en voyage il fuit les grands palaces.

Bref, on entre dans la vie d'un grand intellectuel, dont la vaste culture n'empêchait pas l'humanité. Dès 1926, il prend ses distances par rapport à l'internationalisme. «L'internationalisme était pour moi une sorte de religion tant qu'il était interdit, tant que c'était un christianisme des catacombes.» Devenu cosmopolitisme, l'internationalisme lui paraît inutile.

À Martin Buber, il confesse les limites de sa judaïcité. Ainsi, la création projetée de l'État d'Israël lui paraît être un danger. La diaspora, de préférence à la mise sur pied d'un nouveau nationalisme, qui devra nécessairement s'accompagner de l'instauration d'une armée, d'une politique étatiste.

On aura compris que cette correspondance est passionnante à plus d'un titre. L'amateur d'histoire, le féru de littérature, le lecteur attiré par la vie d'un écrivain doublé d'un intellectuel de haut vol, tous y trouveront leur miel.

Collaborateur du Devoir

Correspondance

1897-1919

Correspondance

1920-1931

Stefan Zweig

Livre de poche, coll. «Biblio»

Paris, 2005, 472 pages et 474 pages

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