L'an de grâce

Les libéraux de Paul Martin auraient dû émerger des dernières élections dans un piteux état. Usés par 13 ans de pouvoir, plombés par des scandales d'envergure, diminués par une anticampagne électorale de leur chef, ridiculisés par des publicités électorales mensongères, les libéraux avaient mélangé tous les ingrédients d'une cuisante défaite. Mais malheureusement pour Stephen Harper, qui a fait tout le contraire en menant une campagne impeccable, la bête libérale n'est pas morte. Au contraire, même blessée par cet échec, elle a réussi à envoyer un puissant signal: le Parti libéral est increvable et il sera de retour en force.

On a beau savoir que le pouvoir est éphémère dans une démocratie qui se respecte, ceux qui le détiennent s'y habituent facilement et oublient parfois qu'il s'agit d'un privilège. C'est le cas de plusieurs ministres, députés, militants et supporteurs libéraux qui, depuis 13 ans, avaient perdu de vue que le Parti libéral est une formation politique parmi tant d'autres et non pas l'incarnation même du Canada.

Le réveil est donc brutal. Pour certains employés libéraux qui travaillent sur la colline parlementaire depuis une douzaine d'années sans jamais avoir connu autre chose que le pouvoir, il faut carrément réapprendre à vivre. Ils sont des dizaines à tenter de dénicher le meilleur moyen de réorienter leur carrière sans trop s'éloigner de la vie politique.

Paul Martin leur a d'ailleurs fait un beau cadeau en tirant rapidement sa révérence le soir des élections. Une course au leadership offre toutes les tractations, les jeux de coulisses et les tempêtes d'idées possibles pour garder le pied à l'étrier en attendant le match revanche dans 18 à 24 mois. Et à la lumière des résultats des élections, force est de constater que les libéraux seront difficiles à mettre en échec une deuxième fois.

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La dernière campagne électorale a été un cauchemar pour l'équipe libérale, résultat d'une stratégie déficiente et d'un contexte politique particulier. Les hautes sphères du PLC ont tout d'abord décidé qu'il était inutile de faire campagne, point à la ligne. Vanter un bilan économique — d'ailleurs très inégal d'une province à l'autre — devait suffire. À l'inverse, Stephen Harper a multiplié les idées et les propositions plus centristes.

L'enquête de la GRC sur un possible délit d'initié au sein du ministère des Finances et l'affaire d'Option Canada (au Québec) sont ensuite venues rappeler aux 58 % de gens qui désiraient du changement pourquoi ils avaient raison. Après le temps des Fêtes, très peu d'idées nouvelles sont venues appuyer une rhétorique de plus en plus guerrière qui sentait la panique. Une hostilité qui a culminé avec les publicités les plus grossières et les plus mensongères des dernières décennies. Dans la bouche des libéraux, tout était prétexte à dépeindre Stephen Harper comme la réincarnation du diable. Les gens n'ont pas mordu.

Si bien qu'à trois jours du vote, les sondeurs d'un bout à l'autre du pays affirmaient que les conservateurs étaient à portée de main d'un gouvernement majoritaire et que rien ne pouvait les empêcher de remporter au moins une minorité. Le Parti conservateur était crédité de huit à dix points d'avance sur le Parti libéral. Même l'Ontario et les provinces maritimes, qui votent bleu à l'échelle fédérale en se pinçant le nez, semblaient vaciller.

Mais malgré cette tempête parfaite en faveur de Stephen Harper et les nombreuses avaries causées par de pénibles dernières années au pouvoir, le navire libéral n'a pas coulé à pic comme prévu. Sans une percée-surprise des conservateurs au Québec et quelques victoires à l'arraché de Harper en Ontario, Paul Martin serait encore premier ministre aujourd'hui.

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En fait, il s'en est fallu de peu pour que le Parti libéral remporte une mince minorité. Si tous les comtés remportés par moins de 5 % des voix avaient basculé en faveur des libéraux, ils étaient reportés au pouvoir avec 124 sièges (110 aux conservateurs). À l'inverse, si les conservateurs avaient gagné toutes ces batailles serrées, ils auraient été encore loin de la majorité (138 au PC contre 89 aux libéraux). Visiblement, aucune vague conservatrice n'a balayé le pays et les libéraux sont restés dans la course jusqu'à la fin.

Et surtout, le déterminant Ontario a tenu le coup pour le Parti libéral. Malgré une bonne machine électorale et tous les efforts déployés durant les deux dernières semaines de campagne dans cette province, Stephen Harper n'a pas réussi à y soutirer plus de 16 nouveaux députés comparativement à 2004. Aucun des sondages qui montraient les libéraux et les conservateurs au coude à coude en Ontario ne s'est matérialisé. Le Parti libéral a bouclé les élections 2006 avec 40 % des voix dans cette province, soit 4,7 % de moins qu'en 2004. À l'opposé, le Parti conservateur en a récolté 35 % cette année, soit à peine mieux que les 31,5 % de 2004.

Scénario semblable en Atlantique, où aucune vague conservatrice n'a déferlé. Résultat: seulement deux conservateurs de plus. En Colombie-Britannique, la situation est encore moins réjouissante pour Stephen Harper, qui a perdu dans cette province habituellement fidèle à la droite par moins de cinq députés comparativement à 2004, alors que les libéraux en ont arraché un de plus et que le NPD en a profité pour faire élire cinq nouveaux députés.

Manifestement, la marque libérale n'est pas si endommagée à l'extérieur du Québec, alors que l'image du Parti conservateur n'est pas encore très solide.

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Autre mauvaise nouvelle pour Harper: un nouveau chef donne toujours un regain d'énergie à une formation politique, qui profite de la visibilité d'une course au leadership et de l'effet de nouveauté. Dans 12 à 18 mois, les libéraux auront pansé leurs plaies, refait le plein d'idées et tourné autant que possible la page sur dix ans de guerre intestine entre les clans Martin et Chrétien.

Si en plus les 103 députés du PLC donnent une bonne opposition aux 124 élus du PC aux Communes, Stephen Harper aura devant lui un parti politique retombé sur ses pattes et prêt à affronter une campagne électorale. Le Parti libéral, ce redoutable animal politique né pour gagner des élections, n'a pas été terrassé le 23 janvier dernier malgré le contexte extrêmement difficile des élections.

Dans 12 à 18 mois, avec leur nouveau chef bien en selle, les libéraux vont recommencer à piaffer d'impatience. Stephen Harper ferait bien de profiter de l'année de grâce qui s'amorce pour s'attaquer à ses priorités et livrer la marchandise s'il veut pouvoir faire face à la bête avec suffisamment de munitions.

acastonguay@ledevoir.com

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