Goethe, un certain comptable de Faust...

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J’ai tripé sur Goethe comme auteur de phases quelquefois cyniques. Mais aussi pour le pamphlétaire de son temps et des temps futurs. Poète certainement, mais surtout érudit du temps qui passe. Quand on visite l’Allemagne, on peut constater que Goethe est plus qu’un poète, c'est une façon de façonner l’identité locale.

En toisant une serveuse de bière surdimensionnée à Munich on ne pense peut-être pas à Goethe, mais plutôt à Fellini. Pourtant, Goethe a façonné le mental de la Teutonne, sans qu’elle ne le sache.

C’est un peu ce que démontre (hors bière) une exposition passionnante, Goethe et l’argent, à Francfort, expliquant en quoi les comportements sociétaux vis-à-vis de l’argent éclairent les écrits de Goethe, qui eux-mêmes ont façonné les rapports des Allemands à l’argent.

À Francfort, la capitale financière allemande, siège de deux banques centrales – la Bundesbank et la Banque centrale européenne (BCE) –, on trouve également, à l’ombre de la tour de la BCE, une bâtisse baroque au crépi jaune: c’est là que le grand poète allemand Johann Wolfgang von Goethe vit le jour en 1749.

On retrouve la crainte qu’exprimait Goethe dans l’opinion très répandue en Allemagne selon laquelle la crise de la dette dans la zone euro est le fait de sociétés qui, refusant d’accepter les limites naturelles de leurs finances, ont emprunté à tout va avec la plus grande désinvolture. L’effondrement économique est donc le fil rouge du traumatisme national de l’Allemagne, et aussi son drame national. Faust et Méphisto guettent dans l’ombre de la crise de la zone euro, poussent Berlin à exiger une discipline budgétaire pan-européenne et suscitent en Allemagne un débat sur les limites de la croissance économique.

«Goethe avait compris que l’argent, lorsqu’il est bien utilisé, offre des débouchés positifs, permettant par exemple de voir prospérer sa propre famille, commente le Dr. Vera Hierholzer, co-organisatrice de l’exposition. Dans le même temps, comme beaucoup d’hommes de sa condition, il redoutait les conséquences de l’excès et de l’outrance, de cette tendance à toujours vouloir davantage. C’est une attitude très allemande, aujourd’hui encore, que de voir les limites et de s’efforcer de contrôler les choses dans le cadre de ces limites.»

À partir de 1782, Goethe fut nommé ministre des Finances du duché de Saxe-Weimar, dont les frontières correspondaient à la partie occidentale du Land de Thuringe. Cette expérience forgea sa pensée et lui inspira son chef-d’œuvre en vers, Faust – lecture obligatoire dans toutes les écoles allemandes –, dont l’argument s’articule sur le fameux «pacte faustien» entre le savant éponyme et le diable, incarné par Méphistophélès. Celui-ci promet à Faust de réaliser tous ses vœux sur Terre, mais si Faust cherche un jour à prolonger éternellement un instant de son existence, alors Méphisto lui prendra son âme.

(Source Courrier International)

Quand on se balade en Allemagne aujourd’hui, il est de mise de savoir si on rencontre Goethe, Faust ou Mephistophélès, à Francfort ou ailleurs. Cela ne change pas le prix du B&B, mais selon Goethe, le billet de banque, c'est le prolongement de l’alchimie.

Et comme disait Goethe dans ses annales: «Si les singes savaient s’ennuyer, ils pourraient devenir des hommes.»

On vivait – et/ou on vit – une époque formidable!

À suivre.


3 commentaires
  • Guy Marchand - Inscrit 18 décembre 2012 09 h 01

    Goethe, un certain comptable de Faust

    En fait, le pari que Faust propose à Méphisto (et non pas le contraire) est le suivant (et il fait ce pari parce qu'il est convaincu que ce suppôt du diable ne pourra y parvenir) : Si tu parviens à faire en sorte que, à un certain moment, je sois satisfait au point que je dise à cet instant de pleine satisfaction que tu m'aurais procuré, "arrête-toi, tu es si beau", et que je veuille "m'étendre sur un lit de paresse", alors que le diable m'emporte...

    C'est effectivement, je crois, ce que l'industrieuse Allemagne reproche à ses consoeurs européennes du Sud, d'avoir crû pouvoir arrêter le temps et de s'étendre sans fin sur un lit de paresses...

  • Félix Lafrance - Inscrit 18 décembre 2012 18 h 30

    Et Luther?

    Cette analyse de la personnalité allemande à travers le filtre faustien est intéressante, mais moins plausible que celle de la théorie généralement admise de l'éthique protestante.

    La rationalité - ou devrais-je plutôt dire, la raisonnabilité - économique et financière du peuple germanique correspond à son identité spirituelle et sociale façonnée par cinq long siècles de culture biblique. Dans cette culture, l'emprunt et le prêt usurier sont perçus comme des péchés, alors que la juste administration de ses biens pour des oeuvres et attitudes légitimes représente une action de grâce envers le Seigneur qui a donné ces biens.

  • Serge Grenier - Inscrit 22 décembre 2012 05 h 39

    Une question de sémantique générale

    Le travail crée la richesse. On imprime de l'argent correspondant à la valeur de la richesse créée et on le répartit entre les personnes qui ont contribué à créer la richesse en question. Alors tout va bien, c'est l'économie réelle.

    Le problème, c'est l'économie virtuelle où de l'argent est imprimé sans qu'aucune richesse n'ait été créée. Cela dévalue l'argent et ne sert qu'à permettre aux personnes oisives de s'accaparer des fruits du travail des autres.