Faudra-t-il réimprimer une deuxième fois le Bourassa de Germain?

Le «portrait» de proximité que l'écrivain Georges-Hébert Germain a fait de Robert Bourassa a été réimprimé après avoir été purgé de «"six erreurs" gênantes».

Faudra-t-il réimprimer la réimpression après avoir effacé d'autres sources de gêne?

Des amis de Mots et Maux de la politique™ nous ont en effet signalé quatre inexactitudes supplémentaires dans l'ouvrage.

À la p. 191, M. Germain traite des tensions sociales au Québec en 1972 liées à la création du Front commun syndical. Il écrit: «Voyant que la santé et la sécurité du public étaient menacées, Bourassa a réclamé du lieutenant-gouverneur qu'il émette une injonction interdisant aux travailleurs de la santé et aux employés d'Hydro-Québec de faire la grève.»

Le lieutenant-gouverneur, au Québec, peut-il vraiment émettre une injonction?

«Absolument pas!», a répondu le professeur de droit de l'Université Laval Patrice Garant (ancien du cabinet du ministre libéral Raymond Garneau dans les années 1970).

Ce sont uniquement les tribunaux, dans le système canadien, qui émettent les injonctions. Vérifications faites, c'est bien à une cour que Bourassa a réclamé des injonctions en 1972.

À la page 244, nous sommes en 1976, Robert Bourassa vient de perdre ses élections aux mains du Parti québécois de René Lévesque. Germain souligne la méconnaissance de Robert Bourassa à l'endroit du Canada anglais. Toutefois, ajoute Germain, il avait «beaucoup de respect pour ses ministres anglophones, John Ciaccia, Clifford Lincoln, Herbert Marx. Il les respectait, il leur faisait confiance».

L'ennui, c'est que John Ciaccia (élu une première fois en 1973) n'est devenu ministre qu'en 1985. Clifford Lincoln n'a pas été député avant 1981 et est aussi devenu ministre en 1985. Herbert Marx a été élu dans une élection complémentaire en 1979 mais n'a été nommé ministre lui-aussi qu'en 1985.

Au tout début du livre, page 9, Germain raconte que Robert Bourassa, en juin 1996, alors qu'il était gravement malade, a regardé passer le défilé de la Saint-Jean depuis sa chambre de l'hôpital Notre-Dame, rue Sherbrooke. Il aurait aperçu Lucien Bouchard à la tête du cortège. Bouchard était devenu premier ministre en janvier de la même année. Germain écrit : «Le défilé entrait maintenant dans le parc La fontaine où on avait dressé une grande estrade. Lucien, pour qui cette longue marche, depuis le Stade olympique, devait avoir été bien pénible, parlerait aux Québécois.»

Étrange, selon tous les articles consultés sur la Fête nationale de 1996, aucun n'indique que le défilé s'est déroulé dans le sens est-ouest. Au contraire, dans Le Devoir du 25 juin, on peut lire : «Prenant le tête de la marche populaire à l'intersection des rues Sherbrooke et Saint-Urbain, M. Bouchard devait s'arrêter au parc Lafontaine, mais a finalement décidé d'aller jusqu'au bout du parcours, au Stade olympique.» Autre incongruité de cet étrange portrait...

Rappelons que Germain soutient avoir fait un «portrait» de Robert Bourassa. Or, il se trompe sur une des dates à laquelle cet homme a été élu. Faut quand même le faire! Page 307, il aborde la défaite de Bourassa dans Bertrand en 1985 alors que le PLQ obtient une majorité. Germain écrit : «Deux semaines plus tard, le premier ministre Bourassa était élu dans le comté de Saint-Laurent. [...] Ainsi, à la mi-décembre 1985, neuf ans et un mois après avoir été chassé du pouvoir, Robert Bourassa rentrait à l'Assemblée nationale comme chef du gouvernement.» Problème : Bourassa est battu dans Bertrand le 2 décembre, jour de l'élection générale. Mais il faut attendre le 20 janvier 1986 avant qu'il ne soit élu dans Saint-Laurent.

Que penser de tout cela? Personnellement, j'en suis attristé et un brin révolté.

Notamment quand je pense à tous ces bons historiens, avec des plumes magnifiques —notamment des jeunes— qui auraient rêvé obtenir une bourse de la Fiducie Robert Bourassa pour faire un travail sérieux sur cet important premier ministre. Rappelons que M. Germain dit avoir été payé pour l'équivalent d'un an et demi de travail pour son «portrait». Résultat: un livre sans table des matières ni bibliographie, sans index ni liste de personnes interviewées. Mais avec plein d'erreurs. Quel gâchis pour l'histoire politique, si rare et négligée chez nous.

(Merci à l'historien Gaston Deschênes et à ma rédactrice en chef Josée Boileau pour les pistes.)


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