La solidarité, une fraternité «décaféinée»

image Il y a une différence entre solidarité — comme dans «Québec solidaire» — et fraternité comme dans «Liberté, égalité, fraternité», devise indépassable de la Révolution française — mais aussi de toute démocratie moderne. Dans le langage à la mode, le mot de fraternité a été progressivement remplacé par «solidarité». Fraternité a paru trop viril, elle était trop liée aux anciennes luttes; trop liée à la nation, peut-être. Puis, plus près de nous, le féminisme l'a discrédité, ce mot. Le philosophe Régis Debray, dans une formidable émission de France-Culture consacrée à ce sujet, fait remarquer ce qui suit : «La fraternité c'est la Commune de Paris, c'est 1871. [...] La solidarité, c'est la fraternité décaféinée [...] c'est sa traduction juridique.

La solidarité, c'est l'État qui prend en charge la fraternité, qui l'anonymise, qui la bureaucratise.» Le politologue Paul Thibaud, qui participe aussi à l'émission, ajoute qu'en instaurant l'impôt progressif par exemple, en institutionnalisant la redistribution — bref en forçant la fraternité — les classes plus aisées se sont d'abord assurées que «le peuple ne brise pas les voitures, ne brûle pas les résidences». Debray soutient que la solidarité, c'est la fraternité sans cette «dimension à la fois subversive, eschatologique, porteuse d'un projet utopique — et donc dangereuse — qu'était la fraternité. [...]. Cette fraternité pacifiée, assagie, en quelque sorte juridicisée, qu'est la solidarité, a été de bon secours pour les intérêts établis.» (Photo de Régis Debray prise par moi-même en 1997 à Paris pour un entretien publié dans Le Devoir le 5 janvier 1998. On parle de ce texte ici.)

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