L'ADQ et l'Enfantastique

image Ce matin, l'ADQ avait donné rendez-vous à la garderie «l'Enfantastique». Le problème, c'est que, dans l'Outaouais, il y a deux «Enfantastique»... L'une à Hull, l'autre à Gatineau, où devait se rendre le chef et quatre candidats de l'ADQ. Ainsi, ce matin, des policiers et des militants de l'ADQ se sont rendus à Hull, en vain. La journée a donc commencé une heure en retard. On a improvisé une conférence de presse du chef à Gatineau, avec en arrière fond le parlement fédéral. Mais revenons au nom de garderie: «Enfantastique» Non mais pourquoi, lorsqu'il est question de nommer des CPE et des Garderies au Québec, faut-il toujours être affreusement «créatif»? Je m'étais penché sur le cas il y a quatre ans (voir plus bas). C'est un sujet de fascination pour moi.

****** Le Québec gaga, comme dans «garderie» Le Devoir (vendredi, 22 octobre 2004, p. a1) Les garderies et centres de la petite enfance (CPE) francophones ont souvent des noms extravagants, voire étranges. Lorsqu'il veut exprimer le «mignon», le gentil, l'enfantin, le coquin, etc., le Québec se montre d'une inventivité débridée, surprenante mais parfois malhabile. Enquête - avec un sourire - sur cette poésie révélatrice d'un certain rapport à l'enfance. Il y en a des banals, évidemment, comme La Garderie Métro Saint-Michel. Il y a les classiques, comme Le Jardin des merveilles ou La Ribambelle. Mais une chose saute aux yeux de quiconque se penche sur n'importe quelle liste de noms de garderies et de CPE (pour parler la langue bureaucratique imposée en 1997, les «centres de la petite enfance»): le Québec francophone est fou de ses enfants. Fou, voire complètement gaga, il le devient souvent lorsqu'il a à baptiser ces endroits où [...] ses rejetons de zéro à quatre ans [...] passent le plus clair de leur temps. Alors que les day care anglophones prennent surtout le nom de l'endroit où ils logent (Saint James Day Care, West Island Day Care) ou de leur fondatrice (Sandra's Day Care), les francophones se font poètes. Ce faisant, ils cherchent à présenter ces institutions comme une sorte d'éden de proximité, de convivialité, totalement enchanté - les enfants y sont souvent des «lutins» -, sans conflits, où tout le monde est ami. Un univers qui semble avoir été créé par les concepteurs de Passe-Partout assistés par la juge Andrée Ruffo. Passe-partout partout Passe-partout? Commençons par là: l'esprit de cette émission marquante de Radio-Québec (aujourd'hui Télé-Québec) des années 70, qui a cristallisé une conception québécoise de l'enfance de l'après-Révolution tranquille - époque post-Aurore où les garderies sont apparues -, est... partout. Normal: comme le nom des villages québécois, presque tous baptisés d'après un «saint», illustrent une époque catholique, les noms de garderies et de CPE, dont plusieurs ont plus de 20 ans, transpirent l'esprit de «créativité débridée» de la fin des années 70. Dans certains cas, on semble faire référence à cette célèbre émission. Par exemple à la garderie Au jardin du petit brin, à Repentigny, chez Passe-Poil, à Québec, et chez Poussons-Poussettes, à Montréal. Mais rien n'égale le gratiné CPE Les Poussinots d'Alakazou, à Neuchâtel: «Alakazou, dans l'émission, c'était la marionnette zèbre qui racontait des histoires aux enfants, qu'elle appelait les poussinots», explique Sylvia Drolet, directrice et fondatrice de l'institution. Mme Drolet a ouvert son établissement il y a 18 ans, alors que l'émission était à son apogée, diffusée et rediffusée. «On a demandé aux créateurs l'autorisation d'utiliser le personnage et ils ont gentiment accepté. Maintenant, on a même la mascotte qui vient lors des grands événements, comme à Noël.» Au fait, comment choisit-on un nom pour une garderie? Les propriétaires ont une discrétion totale. «Parfois, on procède par concours. Sinon, ça vient de l'idée d'un des fondateurs», affirme Sylvia Drolet, qui dit n'avoir jamais regretté de s'être associée à la célèbre émission de télé, même de nos jours, alors que celle-ci est moins connue. «On se fait poser plus de questions qu'avant. Et c'est tant mieux! Les Poussinots d'Alakazou, c'est toujours moins plate que, je ne sais pas... "Le Petit Train de mes amis", par exemple.» Animaux Outre Passe-Partout, il y a les animaux. Les listes de noms de garderies ont l'allure d'une véritable animalerie. «Roland Barthes l'avait observé», rappelle André Turmel, sociologue de l'enfance à l'Université Laval: «Alors que les anglophones expriment le plus souvent l'affection par le truchement de mots "sucrés" comme "honey", "sugar", "sweetheart", etc., nous, les francophones, on utilise plutôt des noms de petits animaux comme "mon lapin".» Si on se fie aux noms de garderies, nos enfants, donc, sont souvent des batraciens (CPE Les Grenouilles roses, Franquette la Grenouille), quelquefois des rongeurs (Les Petits Mulots) ou encore des loups (CPE Les P'tits Loups, Les Loupiots), sans compter les petits renards (CPE Les Renardeaux). Manifestement, les insectes ont la cote: Les Vers à choux, Les Fourmis ensablées, le CPE Aux mille pattes, Les Petits Mosquitos, La Sauterelle, Les Abeilles Bricole (sic), etc. Petit Nulle surprise, le mot «petit» - déjà présent dans l'appellation CPE - apparaît partout dans les noms de garderies. C'est ce qui a frappé Benoît Mélançon, professeur au département de français de l'Université de Montréal, à qui nous avons soumis nos listes. «C'est prévisible et évident, dit-il, mais ça rejoint un engouement bien québécois pour cette épithète.» Une véritable histoire d'amour, en fait: nous nous en servons pour qualifier des personnages politiques, par exemple «le petit gars de Shawinigan» (Chrétien), «Ti-Poil» (Lévesque), etc. Benoît Mélançon nous renvoie ensuite à l'entrée «petit» de son Dictionnaire québécois instantané (Fides): «Atténuateur linguistique fort prisé dans les troquets et autres estaminets, souvent utilisé en conjonction avec le conditionnel. "Je prendrais un petit apéritif, capitaine!"» L'universitaire fait remarquer que «petit» traverse une phase d'expansion inouïe, qu'il illustre de deux exemples: «"Je vais vous donner un petit numéro de téléphone" (entendu à Radio-Canada, août 2001).» Facile d'expliquer qu'on se saoule pratiquement de «petit» dans les noms de garderies de chez nous. Liste: Les Petits Murmures, Le Petit Palais, Les P'tits Poils, Les Petits Manitours, Les Petits Pas, Les Petits Artistes, Le Petit Équipage, Au petit nuage, Au petit talon... Sans oublier l'extrême Garderie Petit à Petit, etc. «Dans votre liste, les exceptions sont rares, souligne Mélançon. Il y a peut-être la garderie Gros Bec, Garderie Gronigo et Le Pas de géant.» Il note aussi que, parfois, les animaux évoqués sont gros, notamment des pachydermes, qui varient de couleur selon la ville: garderie L'Éléphant bleu, à Montréal, et garderie L'Éléphant rose, à Québec. Pourquoi rose? «C'est une couleur bien de chez nous. Ne sommes-nous pas le peuple des hommes roses?», note Benoît Mélançon. Et pourquoi «Éléphant bleu»? «Parce que ça faisait "cute"», répond laconiquement un employé de l'endroit, ajoutant: «Vous savez, ça date du début des années 80... », comme s'il parlait d'une époque lointaine un peu dingue. (Que dirait-il de la garderie La Trâlée?) Autre exception à la règle du «petit»: l'incroyable garderie Monsieur Grosse Bédaine. «Il y a 25 ans, raconte la fondatrice Line Blanchet, les enfants ne voulaient pas beaucoup manger: pour les faire rire et les inciter à finir leur assiette, on avait choisi ce nom. Mais les temps ont changé. Aujourd'hui, on parle constamment d'obésité chez les enfants.» Le nom attire tout de même l'attention. Même que Mme Blanchet a été victime d'une «insolence d'un téléphone» diffusée sur une station de radio de Québec: un personnage à l'accent arabe lui reprochait d'avoir nommé sa garderie «Ben Laden», ce qui donnait une mauvaise publicité aux gens de cette origine! Mme Blanchet en rit encore. Bonjour les amis Évidemment, tout le monde est un «ami» dans le monde des garderies. Que le mot soit prononcé sur le ton halluciné de Marie Eykel (la comédienne qui incarnait Passe-Partout) ou par sa caricature - le personnage satyrique oncle Georges, de Daniel Lemire -, il revient de manière obligée et résume toutes les valeurs. C'est un peu l'équivalent du «camarade» des communistes: A comme Ami, Parmi les amis, Mon ami le panda, Moi et mes amis, Les Amis schtroumpfs, Garderie Ami Soleil, la halte-garderie La Garde-Amis, la garderie Parmi les amis, etc. «Les enfants qui fréquentent nos garderies ne sont plus des enfants mais des "amis", et on leur parle à tous à la deuxième personne du singulier», dit Benoît Mélançon. Pour André Turmel, l'amitié entre les enfants, c'est formidable, mais «la façon dont certains adultes usent du mot peut traduire une certaine crise de l'autorité». Écueils et risques Nommer une garderie ou un CPE comporte des risques, «notamment celui de tomber dans la mièvrerie», affirme André Bougaïeff, professeur de français à l'Université du Québec à Trois-Rivières et observateur avide des phénomènes linguistiques. Par exemple lorsqu'on tente des jeux de mots ou des mots-valises prétendument audacieux, tirés par les cheveux. Des exemples: L'Enfanfreluche. Mais aussi les noms au suffixe «thèque» comme La Jouthèque et La Sourithèque. Sans oublier Les Enfankiri, Éduc-Atout, Câlinosore, Les Gardelunes ou le CPE Rosamie. D'autres noms ont, sans le vouloir, des airs ambigus. Par exemple, tout ce qui a rapport au système capillaire: Passe-poil, la garderie Les P'tits Poils... Et que dire du CPE Le Petit Réseau? Au CPE La Grenouille rose, la directrice Anna Sama raconte avoir reçu des appels douteux: «Au début, on s'appelait "agence de garde" et certaines personnes, sautant par-dessus le "grenouille" pour lire "agence rose", appelaient chez nous pour avoir une escorte!» Mme Sama raconte qu'un journal local a même déjà placé une publicité de la garderie dans la rubrique des escortes! «Je ne sais pas où ils avaient la tête, peut-être se disaient-ils qu'une grenouille, ça saute», dit-elle en éclatant de rire. «Et les noms de garderies improbables, ceux qu'on ne verra jamais?», s'interroge André Bougaïeff avant de proposer: «Le CPE Les Enfants sages.» Et vous, vous avez une idée? (arobitaille@ledevoir.com) Le coordonnateur de l'Association des garderies privées du Québec, Éric Banville, a dit hier au Devoir: «Je vais proposer qu'on mène une réflexion sur les noms de nos établissements lors de la prochaine semaine des services de garde», au printemps prochain.