La femme laide, le Chinois en colère et la légende urbaine

Avant, après. Ce cliché prétend montrer le vrai visage de la femme de Jian Feng. Sa laideur aurait été masquée par de la chirurgie.
Photo: Avant, après. Ce cliché prétend montrer le vrai visage de la femme de Jian Feng. Sa laideur aurait été masquée par de la chirurgie.

C'est fou ce qu'un simple fait divers peut finir par raconter sur le présent. Prenez, la semaine dernière: dans une enflure médiatique et numérique de circonstance, l'histoire d'un jeune Chinois — Jian Feng serait son nom —, drôlement confronté à la laideur de sa femme, après la naissance d'un enfant, a diverti les foules pendant trois bonnes journées avec sa bonne dose d'insolite, de comique et de cocasserie devenus des carburants nécessaires à la communication de l'instant.

Parti l'an dernier des pages du Daily Mail, un tabloïd de Londres, puis repris cet automne par le New York Post, son cousin américain, ce récit évoque la naissance d'un enfant aux traits ingrats, l'aveu d'une femme laide qui aurait caché ça par une chirurgie, une demande de divorce et une compensation de 100 000 $ pour le mari trompé par le visage refait de son épouse. Il s'est rapidement répandu partout sur la planète Web, par l'entremise de quelques médias numériques établis, dont le Huffington Post, d'émissions de télévision plus ou moins sérieuses, de clips puisés sur YouTube et surtout par le partage de tous ces liens dans les réseaux sociaux, le tout accompagné des blagues salaces ou consternantes qui vont avec ce genre de socialisation nourrit par l'improbable.

Le soir à table, l'après-midi au café, le matin dans le bus, la trahison par le bistouri a nourri les conversations, fait gloussé les secrétaires, rire gras les actuaires — et des journalistes aussi —, même si cette nouvelle en provenance de Chine est probablement totalement inventée et surtout qu'elle n'en est pas à sa première apparition dans les médias et les univers numériques.

Pas de doute: la légende urbaine de l'homme qui traine sa femme devant la justice pour laideur cachée est tenace. Elle remonte certainement à 2004, date à laquelle l'histoire apparait dans les pages du Heilongjiang Morning Post, une publication chinoise réputée pour ses histoires aux coins particulièrement arrondis. On la revoit passer ensuite dans le cyberespace, en 2012, puis la semaine dernière un peu partout sur terre, en anglais, français, espagnol...

Chaque fois, l'action présentée dans la dépêche se serait déroulée «la semaine dernière». Le mari trompé, Jian Feng, y a toujours, peu importe la fuite du temps, 38 ans. Elle provient également d'une zone géographique, l'Asie, où les questions liées à la chirurgie esthétique et à la tromperie sur la marchandise qu'elle peut induire alimentent férocement les débats sociaux en ce moment. Plus que sur la côte ouest-américaine et au Brésil... La faute à la montée d'une classe moyenne qui a désormais de l'argent pour succomber encore plus à l'appel de la superficialité.

Image et humour
La résurgence en novembre 2013 de ce qui a tous les ingrédients d'une légende urbaine — ces récits trop beaux pour être vrais qui profitent de la naïveté des foules et de l'application plus que relative du principe de vérification de certains médias — n'est pas étonnante puisqu'elle s'accompagne désormais d'une photo montrant l'avant et l'après du visage de la femme. Une première depuis les premiers pas de la légende qui n'avait, pour le moment, offert en pâture aux humains connectés en mal de divertissement que le cliché d'une famille pour illustrer son propos. Une photo d'un couple très beau accompagné de trois enfants et probablement détournée d'une publicité pour une clinique de chirurgie esthétique de Taïwan, rappelait en mai dernier le site Snopes qui aime bien remettre les histoires loufoques qui circulent en ligne à leur véritable place.

Cette photo d'un visage laid opposé à un autre plus agréable, à une époque où l'engouement pour la communication visuelle n'est pas qu'une image, vient du coup donner une valeur supplémentaire à ce fait divers. Et ce, même s'il n'en manquait pas  vraiment pour sortir de la province chinoise où il a sans doute été savamment élaboré, pour incarner, en convoquant l'angoisse, les questionnements liés à la chirurgie des apparences: ma femme est-elle passée par là, elle aussi? Ou mon homme? Est-ce que je pourrais, moi aussi, avoir des enfants laids?  La mécanique de la peur exploitée à des fins de propagande est connue.

La popularité des histoires drôles, loufoques, insolites comme ciment des relations sociales désormais déplacées dans les univers numériques l'est tout autant d'ailleurs.  Elle explique au passage le nouveau succès du retour de Jian Feng et de son hideuse épouse, qui s'est joué, en 2013, forcément plus qu'en 2004, dans les Facebook, Twitter et Google+.

Pendant plus de 48 heures, la double photo de la femme, côté nature laide et côté nature refaite, accompagnée de la dépêche, y a été partagée avec frénésie et sourire en coin, comme bien d'autres histoires du genre qui cherchent à étonner, surprendre autant pour attirer les regards dans tout le bruit fait par toute l'information qui circule sur ces réseaux, mais également pour justifier la prise de parole particulièrement lorsqu'on ne sait pas quoi dire.

L'enflure d'un genre
Le genre qui marie humour, étrangeté et bizarrerie a, comme les photos de chats d'ailleurs, le vent dans les voiles. Il suffit d'ailleurs de poser un regard analytique sur les réseaux sociaux pour prendre la mesure du phénomène: les p'tits comiques ou commentateurs de la sphère sociale ou politique qui adoptent la ligne narrative du drôle y connaissent une popularité évidente et grandissante. Y compris lors d'événements importants comme une campagne électorale.

Une étude des tweets produits au Québec durant la dernière élection provinciale apporte un premier niveau de réflexion là dessus et confirme aussi que l'on retweete plus un 140 caractères comportant les mots «sein» «Angelina» et «Joli» que celui qui évoque «Organisation mondiale de la santé», «pauvreté», «femmes» et «Afrique».

En matière de drôlerie, en ligne, la concurrence est d'ailleurs féroce, particulièrement pour les producteurs naturels de fausses nouvelles qui, dans les dernières années, ont vu apparaitre de nouveaux joueurs dans leur carré de sable et se doivent désormais de riposter. Des joueurs qui viennent parfois de loin avec une question: après avoir mis en péril le secteur manufacturier avec la délocalisation des productions de meubles ou de vêtements, la Chine, est-elle aussi en train de mettre en péril l'industrie de la dépêche fausse et de la manchette futile?

C'est sans doute ce qui a incité The Onion, célèbre site satirique américain, à concentrer à l'avenir ses activités là où elles reçoivent l'écho le plus favorable — la Toile, quoi! — et ce, en abandonnant dès le 12 décembre prochain son édition imprimée sur du papier. Il en restait encore dans quelques villes, dont Chicago et Providence. C'est le Crain de Chicago qui vient chanter la fin de cette époque et surtout celle d'un imprimé qui a fait les beaux jours des pauses-café dans les collèges américains.

Le déclin du papier explique sans doute cela, mais pas seulement, comme le résume le chroniqueur en technologie du Wall Street Journal Farhad Manjoo dans un récent papier. Il dit: «Il n'y a pas assez de place dans le journal. Chaque semaine, les artisans de The Onion peuvent arriver avec 600 idées de manchettes, mais à peine 20 vont se retrouver dans le journal, soit 3 %. Bref, il est plus difficile de faire entrer une blague dans The Onion que de faire entrer vos enfants à Harvard».

600 idées de dépêches décalées par semaine: le chiffre a tout pour étourdir les réseaux sociaux et ceux qui les font vrombir chaque jour. Et du coup, on ne peut que se demander pourquoi la même fausse nouvelle peut revenir autant de fois en cachant même, à l'image du sujet qu'elle porte, sa véritable nature.