Michel Serres face à la génération mutante

Il y a des lectures qui font parfois plus de bien que d'autres: cette entrevue du philosophe Michel Serres, publiée dans le quotidien français Libération, en fait certainement partie. Il y parle d'un nouvel humain en construction, sous l'effet du numérique, d'une époque arrivée au point de basculement et surtout d'espoir dans la génération montante et mutante qui est autant la conséquence que la cause de ce grand bouleversement.

Le copain de Michel Foucault, une autre lumière contemporaine, confirme qu'il a toujours l'oeil alerte lorsqu'il se penche sur les accros de la techno, la génération «Petite Poucette», comme il l'appelle, car capable de communiquer désormais uniquement avec le pouce (et un téléphone intelligent pour envoyer des textos, s'entend).

Cette génération vit et stimule actuellement un moment charnière dans l'histoire de l'humanité «comparable à la chute de l'Empire romain ou de la Renaissance», dit le penseur qui ne s'en inquiète pas vraiment et appelle même ses semblables, nés bien avant l'avènement du baladeur à cassette — en gros —, à appréhender la mutation sans réticence. «La seule façon d’aborder les conséquences de tous ces changements, c’est de suspendre son jugement, dit-il. Les idéalistes voient un progrès, les grognons, une catastrophe. Pour moi, ce n’est ni bien ni mal, ni un progrès ni une catastrophe, c’est la réalité et il faut faire avec».

Une réalité face à laquelle Serres, lui, reste très lucide en suggérant d'avoir une certaine bienveillance à l'égard des mutants du moment qui entreraient, selon lui, dans l'ère de «l'individu seul au monde», croit-il. «Pour moi, la solitude est la photographie du monde moderne, pourtant surpeuplé». On n'en a jamais douté: l'octogénaire a toujours bien compris son présent. Et il continue à le faire.




10 commentaires
  • PICA - Inscrite 8 septembre 2011 12 h 23

    Bel enthousiasme, oui... mais

    Beau regard sur l'évolution humaine. Mais ce regard porte sur une partie de l'humanité seulement. Lorsque la pénurie alimentaire, l'accès réduit à l'eau potable et les guerres territoriales déclenchées sous cette pression gagneront l'Occident, que fera Petite Poucette ? Et la campagne lieu de vacances, c'est incompatible avec nos appétits alimentaires grandissants, non ? Ou avec les besoins accrus en ressources, métaux, énergie, bois... Pas possible de protéger des lieux bucoliques ici sans qu'ailleurs la machine industrielle arase le paysage, entre autres pour nourrir la puce métallique de la Petite Poucette.

    Croisons les doigts sur le clavier pour que l'avènement de Petite Poucette signifie aussi intelligence, connaissance et mesure. Puisque déjà les nouvelles technologies nous permettent d'accéder à d'autres pans de nature divine, clic clic, ubiquité, clic clic, omnipotence, clic clic, beauté lumineuse. Souhaitons que la force du réseau nous rendent collectivement plus sensés que ces panthéons de dieux déchus qui se préoccupaient surtout de sexe, de pouvoir et de richesse. Clic clic.

  • Pierre-Paul Roy - Abonné 8 septembre 2011 12 h 26

    Un jeune vieus

    Je suis un lecteur assidu de Michel Serres, ce qui fait de moi un jeune vieux de 80 ans. Je suis totalement en accord avec lui. Mes enfents et petits enfants (quinze autotal) sont ¸preque tous des petites poucettes que j'admire. Pour moi, ce sont tous des fragments d'éternité. À les écouter je me sens jeune et j'espère le rester jusqu'à la fin qui grâce à eux n'est pas le Néant.

  • Odile Papillon - Inscrite 8 septembre 2011 16 h 23

    Commentaire sur Libération

    Tous ne sont pas d'accord, et j'en fais partie. Je vous réfère à ce commentaire paru en bas de page de l'article sur Libération, rédigé par M. Louis-Sébastien Mercier et que je trouve très pertinent :
    ''Je suis très respectueux de l'œuvre et de la stature intellectuelle de Michel Serres, mais je trouve que ses propos dans l'entretien qu'il a accordé à Pascale Nivelle dans l'édition de Libération de ce week-end témoignent d'un manque de rigueur et d'un optimisme excessif. Certes, apporter un autre son de cloche que celui que font retentir, à tout bout de champ, les Cassandre et autres prêcheurs catastrophistes peut avoir du bon. Mais là, le lecteur se sent un peu pris pour un nigaud. Un vieil oncle savant et débonnaire lui susurre à l'oreille des propos rassurants qui contredisent les sempiternels agacements, remontrances et autres invectives que les grincheux de tout poil adressent à la "génération numérique" . On aurait tort de s'inquiéter : le monde que nous avons connu n'est plus et il faut sans nostalgie ni regret se tourner vers "Poucette" qui détient (sans le savoir) l'unique vérité, puis qu'elle appartient au monde en devenir et "nous" à celui du passé. Je trouve que c'est aller un peu vite en besogne ! Michel Serres me fait penser à Jean d'Ormesson (son collègue académicien). Tous deux, forts de leurs très longs états de service et des honneurs qu'ils cumulent, consentent désormais à de somptuaires hara kiri réflexifs au cours desquels ils offrent, à une supposée modernité de la pensée, le sacrifice des formes culturelles qui les ont nourris. Le propos de Michel Serres peut sembler d'une grande générosité, d'une profonde empathie. Il fait à mon sens l'économie d'une véritable réflexion sur les enjeux des mutations en cours.
    Mon âge me situe entre Poucette et Michel Serres. C'est peut-être pourquoi j'ai du mal à me contenter d'un tel raisonnement....''

  • Henry Fleury - Inscrit 9 septembre 2011 06 h 06

    Pour faire du pouce

    Je me demande bien ce qu'aurait pensé Jacques Lacan de tout ça ? Il aurait abordé les narcissismes primaire, secondaire ou radical; il aurait parlé de constitution du Moi et de son image (stade du miroir), d'absence de sujet, d'absence de rapport de l'intérieur à l'extérieur, d'auto-érotisme. Au XVIIe siècle le Petit Poucet laissait tomber des cailloux blancs pour retrouver son chemin tandis que ses parents tentaient de le perdre lui et ses frères en forêt. Aujourd'hui, la forêt a disparu et les cailloux se sont tranformés en lettres de clavier... pour retrouver son chemin et découvrir le monde. Et on y part sur le pouce !

  • Jean de Cuir - Abonné 10 septembre 2011 09 h 45

    Pouce!

    Utiliser le pouce avec ou sans l' intelligence !