Des coeurs de lait

Un coeur de lait dans le café... Comme un clin d'oeil de barista au voyageur: «passe une belle journée».
Photo: Guillaume Bourgault-Côté Un coeur de lait dans le café... Comme un clin d'oeil de barista au voyageur: «passe une belle journée».
Ce sont les petites histoires des pages de gauche du Moleskine — écrites en marge. Celles qui n’ont de fil entre elles que celui du voyage. Parfois, j’en fais une liste.

Coeurs de lait
 
Il y a ici et là en Asie des cafés qui ne détonneraient pas dans le circuit montréalais. C’est comme un modèle universel : tables en bois, folk-pop acoustique, grains de café fraîchement torréfiés. Des endroits où se poser une heure ou deux pour regarder ce qui se passe — même s’il ne se passe souvent rien. Parfois, il y a des biscuits au chocolat et c’est pas mal, un biscuit en voyage.
 
Il y a aussi des jours où tu regardes ta tasse et tu vois que le ou la barista a dessiné un coeur avec le lait chaud. Un coeur de lait. Comme un clin d’oeil pour dire : « Salut, voyageur. Passe une belle journée. »
 
Bacon
 
Un matin, dans un minibus en Birmanie, on traverse une zone qui sent le bacon. Je m’en étonne parce que je n’ai vu de bacon nulle part depuis plusieurs semaines. La fourgonnette roule, l’odeur s’évapore, ça reste comme ça. Je remets le nez dans l’autobiographie de Nelson Mandela, pense à autre chose.
 
Mais dix pages plus loin, voilà le « freedom fighter » sud-africain qui parle de… bacon. Mandela raconte qu’un jour, vers la fin de sa période de détention — alors que le gouvernement le traitait un peu plus dignement —, il s’est fait offrir un déjeuner comme il n’en avait pas eu depuis un quart de siècle. Avec des oeufs et du bacon, notamment. Et quand un officiel lui a fait remarquer que ce festin pourrait être dangereux pour sa santé, Mandela a répliqué être prêt à mourir pour pouvoir déguster la bouchée qu’il préparait. Mandela avait de l’humour. Il avait du goût, également.
 
Ce retour en force du bacon dans ma journée me fait sourire. Dans la foulée, il me donne faim.
 
La beauté de la chose, c’est qu’une heure plus tard, on s’arrête pour une pause-dîner dans un de ces restos qui n’existent que pour les bus en arrêt express. Cafétérias à aire ouverte en bord d’autoroute. Je regarde le tableau qui annonce le plat du jour, cligne des yeux, une fois, deux fois : c’est vraiment écrit : « Today, special bacon ready. » Comme une impression de vivre en direct la blague du « festival du boeuf Strogonof » dans La grande séduction.
 
Le bacon était trop cuit, mais il était délicieux.
 
Yogourt
 
Dans un hôtel à Bangkok. Une petite fille d’environ quatre ans, seule au buffet. Elle veut mettre du yogourt liquide sur son bol de fruits. Ses parents la regardent faire de loin. Le plat de yogourt est sur une table qui semble un peu trop haute pour elle. Concentrée, sur la pointe des pieds, la petite prend la louche et la remplit de yogourt. Tout le monde retient son souffle. La louche vacille. L’héroïne se mord la langue, tente d’approcher la louche des fruits. Ses jambes tremblent un peu. Ça sent la catastrophe. Mais juste au moment où la louche allait tomber, la fillette déplace le bol de fruits de quelques centimètres et le yogourt s’étale directement sur les fruits. Pas une cuillerée à côté ! Pour un peu, l’assistance applaudirait. La petite se retourne et marche vers ses parents, fière comme tout. La vie devant elle. Et c’est à ce moment qu’elle accroche son pied droit dans ma chaise et échappe son bol par terre.
 
Bonbons
 
Au Sénégal, obtenir de la monnaie relève de l’exploit. Payer une facture de 90 sous avec un billet d’un dollar revient, au Québec, à sortir un billet de 100 $ pour un café de dépanneur. Et encore. Mais Anne-de-Casamance me donne un truc : « Quand ils n’ont pas la monnaie, complète ton achat avec quelques bonbons. » Sa sacoche à elle en est presque pleine. « Citron, menthe, réglisse, j’ai toutes les saveurs. Prends-en un, le basketteur. »
 
Griot
 
Un griot sénégalais — chanteur troubadour — de qui je prends une photo pendant une soirée me demande de lui transmettre la photo. Je veux noter son courriel. Il me regarde avec un air d’incompréhension totale. J’ajuste : votre adresse ? Il prend mon calepin et écrit : « Griot d’Annah, Sénégal ». C’est en route, mon vieux.
 
Ainsi de suite
 
Moussa, un Sénégalais de 20 ans. « Ici, tout le monde est le frère ou la soeur de quelqu’un. C’est la famille “ainsi de suite”. Il n’y a jamais de fin. Et on finit par ne rien comprendre. Moi, par exemple, je suis théoriquement le frère ou le fils d’à peu près tout le monde, et ainsi de suite. Mais ça ne change pas le fait que mes vrais parents sont morts et que personne ne les remplace. Tu comprends, mon frère ? »
 
Des rats dans le riz
 
À Rangoon en train de manger un bol de riz dans la rue, assis sur une petite chaise de plastique. Je lis La peste, de Camus. La peste qui commence avec la valse des rats qui viennent mourir en pleine rue, annonciateurs du fléau à venir. Et je sens à la quatrième bouchée quelque chose sous ma chaise. Deux rats, voilà, qui me passent entre les jambes et vont directement dans le plat de riz dont on vient de me faire une portion. Y a des jours comme ça où t’aimerais ça, être ailleurs. Ou pas, en fait.
 
C’est mal fait
 
Je suis à Bagan, en Birmanie, où il y a quelques milliers de temples et monuments bouddhiques qui attendent d’être inscrits au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Mais il y a aussi une Française devant moi qui monte les marches abruptes d’un temple quasi millénaire pour aller voir le coucher de soleil et qui dit, exaspérée : « Non mais, c’est n’importe quoi, ces escaliers ! C’est hyper mal fait. »
 
J’imagine qu’elle a été déçue de voir que le sommet du temple n’était pas climatisé.
 
Dédicace
 
Il y a souvent des tablettes de livres à donner-échanger dans les hôtels de voyageurs. J’en ai trouvé un hier (un Maya Angelou) dans lequel quelqu’un avait écrit : « Salut, étranger. Passe une belle journée. » Ça m’a mis de belle humeur. J’ai retranscrit la phrase dans le livre que j’ai laissé en retour (un Franzen). Je me dis qu’un bonjour anonyme dans un roman est en quelque sorte l’équivalent d’un coeur de lait dans le café.