Le temps d’un thé en Birmanie

Partir un feu, faire bouillir de l’eau, attendre: le temps d’un thé en Birmanie est une affaire de patience.
Photo: Guillaume Bourgault-Côté Partir un feu, faire bouillir de l’eau, attendre: le temps d’un thé en Birmanie est une affaire de patience.
Il y a le thé du matin au bureau: tu branches la bouilloire en plastique, tu attends trois minutes, tu verses l’eau chaude sur le sachet et tu retournes travailler.

C’est le thé de la routine.

Mais il y a aussi le thé de la Birmanie. Celui qui prend une heure à préparer et qui se savoure pendant des semaines. Le thé d’une légère éternité.

Randonnée avec Obama, jour 3. Vers 9h, on entre dans un village d’une quinzaine de maisons. C’est un peu l’émoi, de par la présence d’un faux basketteur au visage blanc et aux bottes terreuses. La vie du village – le tri du riz, le bois à corder, la «rue» à balayer, les légumes à éplucher – s’arrête. Obama dit: «Il va falloir prendre le thé.»

Par ici, prendre le thé ou prendre son temps, c’est un peu la même chose.

Une jeune fille en jupe verte accourt avec une grosse bouilloire en fonte pour la remplir d’eau à partir du robinet communal – un boyau qui amène l’eau d’un ruisseau jusqu’au centre du village. Ça coule lentement: «L’eau est lente», dit-elle. Une expression avec une odeur de patience en elle.

Quand c’est plein, elle nous fait signe de la suivre.

On se déchausse pour entrer dans une maisonnette de bambou qui sert de cuisine communautaire. Ici aussi les murs sont noirs de fumée, la cuisine se fait par terre et ça se passe avec des bûches.

Il faut d’ailleurs partir le feu. Yupar, la dame de la cuisine, s’active. Quelques bouts de bois qui se touchent entre deux pierres, une allumette, des flammes, ça prend, on attend.

Lorsqu’un minimum de braise apparait, Yupar dépose la bouilloire sur un support en métal rouillé. Elle parle avec Obama, me pose par son intermédiaire les questions habituelles: le Canada, le froid, ce que je pense de la Birmanie…

Sur le feu, la théière commence à fumer.

Yupar soulève alors le couvercle et insère quelques feuilles de thé qui infusent. La discussion reprend.

Le temps passe, je ne sais pas trop à quelle vitesse. Lentement, je dirais. Par la porte ouverte, des enfants viennent jeter un coup d’oeil et se sauvent dès que je les regarde. Des dames passent quelques minutes sans parler, puis repartent. Les hommes du village sont absents – le travail des champs.

Dix, quinze ou vingt minutes passent, et c’est prêt. Yupar soulève la bouilloire pour verser le thé dans une théière de «service» – moins lourde. Au passage, elle se renverse de l’eau bouillante sur les pieds, mais ne bronche pas. Une femme comme ça.

C’est à peu près à ce moment que j’appuie sur le déclencheur du Nikon pour saisir une dame en chemise à carreaux et en jupe bleue qui verse du thé à travers des strates de lumière.

Puis, pendant un long moment, on va boire ce thé de patience sans parler, assis en tailleur. Dans ce silence, chaque gorgée me paraît une microredéfinition du sens de ce qu’est le temps.
3 commentaires
  • Line Gingras - Abonnée 22 avril 2015 14 h 22

    Merci

    Magnifique.

  • Marie-Andrée Dupont - Abonné 22 avril 2015 21 h 14

    Impression d'ailleurs

    C'est comme si j'y étais. Air de parenté avec Bouvier. Merci!

  • Gloria Poirier - Abonné 23 avril 2015 10 h 06

    J'adore

    SVP - continuez comme ca. J'aime bien votre texte. Merci