La vie était ailleurs

En barque-pirogue sur les canaux de Bangkok, vers Chinatown. Éclats d’eau.
Photo: Guillaume Bourgault-Côté En barque-pirogue sur les canaux de Bangkok, vers Chinatown. Éclats d’eau.
C’est comme si j’étais atterri sur les dents. 

C’est-à-dire : parti du fond de la Casamance, traversé le Sénégal en voiture, pris deux avions, sorti du vol Paris-Bangkok, passé à travers la routine des arrivées — contrôle d’immigration, visa, tamponnage de passeport, sac au carrousel, douane, bureau de change, guichet automatique —, pris un taxi rose qui m’a laissé rue Rambuttri et… voilà, sur les dents.

Parce que dans mon champ de vision immédiat, il y avait ceci : des hordes de touristes en sandales et camisoles, coups de soleil aveuglants aux épaules, bière-quille à la main, qui déambulaient mollement sur fond de musique boum-boum. À travers ça, des dizaines de Thaïlandaises criaient « massaaaaaage » pour convaincre les passants de se faire masser les pieds sur le trottoir.

Pendant un instant, j’ai pensé demander au chauffeur de me ramener subito presto en Afrique. Taxi-Baobab, svp. Puis je me suis dit : va dormir, le grand, ça va te calmer. Trois jours de transport, deux nuits sautées, six heures de plus à la montre, ça déphase légèrement.

L’effet sommeil. Au réveil, j’avais un titre de Kundera en tête : La vie est ailleurs. Dans le cas présent, le sous-titre aurait été : « Sors du quartier touristique et tu trouveras. » Ça m’a semblé plein de bon sens. Merci, Kundera. Encore une fois.

Je suis monté dans un tuk-tuk et j’ai demandé au chauffeur de m’emmener quelque part où ça vibre. Il a dit : Chatuchack ? J’ai dit : OK.

Quarante-cinq minutes plus tard, j’étais au cœur d’un marché de quelque 15 000 kiosques, souk à la thaïlandaise où l’on vend tout : meubles en bois, huiles essentielles, savons, chatons, guitares, fleurs en plastique, vêtements, cuir, poupées, tapis, bouddhas, objets de cuisine, céramiques, plantes, livres, antiquités, tableaux de pandas qui mangent du bambou. Notamment.

On circule tassés, les vendeurs crient à la volée ce qu’ils ont en stock, l’odeur des brochettes et des plats sautés flotte partout, il fait plus de 35 degrés et c’est plutôt bon, cette chaleur qui écrase. D’autant qu’il y a un café climatisé juste là, son macchiatto tiède est parfait.

Je murmure : allo, la vie. T’étais là, finalement.

Ma tasse bue, je note qu’elle est de fantaisie et la retourne pour voir l’origine de la dorure. Or, c’est écrit China Bone et ça me fait penser qu’il y a un giga-Chinatown à Bangkok. Je paie, je sors, je hèle un tuk-tuk qui me laisse à une barque-ferry, on navigue 30 minutes sur le canal qui traverse la ville. Puis, Chinatown.

C’est reparti pour un bain de vie comme les Chinois savent les créer dans ces quartiers d’exil. Ici aussi, on circule en sardines entre des étals variés, lanternes rouges d’un bord à l’autre des rues, négociations incessantes entre acheteurs et vendeurs. On tâte la marchandise, on sent la bouffe, on se pousse pour laisser passer des livreurs qui peinent à avancer.

Un petit creux ? Tu te retournes, tu regardes l’échoppe qui a le plus de Chinois à ses tables en plastique (selon le principe qu’eux doivent savoir si c’est bon), tu t’assois, tu regardes ce qui se mange autour de toi et tu désignes 2 ou 3 plats à la serveuse. Advienne que pourra.

Il advient finalement que c’est délicieux, tout en demeurant mystérieux : à part les nouilles, j’ignore ce que je mange. Mais c’est bon. Je verrai plus tard que tout ce qui se cuisine dans la rue à Bangkok est mémorable. Les nouilles et riz sautés, les langoustes grillées, les pad thaï sur mesure, les grillades d’insectes ou de saucisses, Bangkok est une fête culinaire.

Et quand tu arrives au dessert, tu prends une mangue sucrée ou une crêpe banane-chocolat. Il est alors certain que tu as complètement oublié avoir atterri sur les dents un peu plus tôt.

Allo la vie, t’étais ailleurs et j’y suis.