Livres de passage

Il y a, semblables aux livres des p’tites biblios, ceux laissés dans les auberges de jeunesse et les hôtels, tous langages unis.

Et les bouquins qu’on emprunte de manière plus ou moins licite dans des maisons louées ou prêtées, et qu’on repose bien à plat, sans jamais corner de page, cherchant à préserver l’épine, tentant de ne laisser nulle trace de notre passage entre les couvertures.

Des livres qu’on ne choisit pas tout à fait, des histoires de passage qui restent ensuite dans le souvenir accrochées comme des bas de vignette trop littéraires à nos cartes postales mentales.

Je me coule ainsi doucement dans Le livre noir, d’Orhan Pamuk (Folio, traduit du turc par Münevver Andaç).

« J’ai raconté à Alâaddine [le tenancier de boutique] l’histoire d’un crayon à bille vert et celle d’un roman policier mal traduit, que j’avais achetés chez lui, il y a bien des années de cela. Dans la seconde histoire, l’héroïne, à qui j’avais offert le bouquin et que j’aimais beaucoup, était finalement condamnée à ne rien faire d’autre que de lire des polars jusqu’à la fin de ses jours. Je lui ai révélé que l’un des officiers patriotes qui préparaient un coup d’État dans le dessein de changer le cours de notre histoire et de celle de tout le Proche-Orient et l’un des journalistes mêlés à ce projet s’étaient retrouvés dans sa boutique, avant leur première entrevue historique. J’ai évoqué Alâaddine, ignorant tout de cette rencontre historique, en train de compter, un beau soir, en mouillant de salive son pouce et son index, les journaux et les magazines qu’il allait vendre le lendemain matin, derrière son comptoir où les tours de livres et de cartons s’élevaient jusqu’au plafond. Je lui ai parlé des femmes, étrangères ou autochtones qui posaient nues dans les magazines exposés à la devanture ou sur le tronc épais du châtaignier, devant la porte, et qui, insatiables comme les esclaves ou les épouses du sultan des Milles et une nuits, hanteront la même nuit les rêves des solitaires qui passent, distraits, sur le trottoir. Comme je parlais des Mille et une nuits, j’ai révélé à Alâaddine que l’histoire qui porte son nom n’a jamais en vérité été racontée au cours de ces mille et une nuits, mais qu’elle y a été introduite subrepticement par Antoine Galland quand il édita le livre en Occident il y a deux cent cinquante ans : je lui appris que ce conte n’avait jamais été rapporté à Galland par Shéhérazade, mais par un chrétien qu’il dit se nommer Hanna. Je lui ai également rapporté qu’en réalité ce nommé Hanna était un savant d’Alep, du nom de Juhanna Dieb, et que le conte était un conte turc et que l’action se passe très probablement à Istanbul, comme le montrent les détails sur le café qu’on y trouve. Mais je lui ai également expliqué qu’on ne saura jamais quel était l’original, que ce soit dans le conte ou dans la vie, car, lui ai-je dit, j’oublie tout, vraiment tout. Parce qu’à vrai dire, je suis vieux, malheureux, ronchon et solitaire, et que j’ai envie de mourir. Parce qu’on entendait le vacarme de la circulation du soir sur la place de Nichantache, et à la radio, une musique qui vous faisait pleurer de tristesse. Parce que, en vérité, après avoir passé ma vie à raconter des histoires, je voulais, avant de mourir, entendre Alâaddine me raconter l’histoire de tout ce que j’ai oublié, l’histoire des bouteilles d’eau de Cologne, des timbres fiscaux, des images sur les étiquettes, des boîtes d’allumettes, des bas nylon, des cartes postales, des photos d’acteurs, des dictionnaires de sexologie, des épingles à cheveux et des livres de prières de sa boutique. »
1 commentaire
  • Philippe Dubé - Abonné 18 juillet 2016 07 h 45

    Musée de l'Innocence

    Alors que vous êtes à Istanbul, n'hésitez pas à visiter le Musée de l'Innocence de Orhan Pamuk [http://tr.masumiyetmuzesi.org/], si ce n'est déjà fait. Il figure parmi mes favoris.