Le film d’horreur de ma tête

Pourquoi ai-je peur de Patrick Bateman?
Photo: 10/18 Pourquoi ai-je peur de Patrick Bateman?
American Psycho (10/18), de Brett Easton Ellis, a atterri dans la p’tite biblio comme une bravade. C’est le seul texte, depuis que je pérégrine de bouquin en bouquin, que j’ai peur de lire, au point de ne pas oser en soulever la couverture. Depuis qu’une copine, ravie et secouée par sa lecture (et ravie parce que secouée), a voulu aplanir mes craintes en me dévoilant d’emblée la pire scène : celle où Patrick Bateman viole une de ses victimes, déjà morte, avec une de ses féminines côtes, dépecée pour l’occasion.

Black-out dans ma tête.

J’ai l’esprit fragile à l’image d’horreur. Impossible de visionner des films de peur, même ridicules, même so bad it’s good, sans que j’en sois hantée pendant trois à quatre nuits.

J’ai cauchemardé une semaine de temps, jeune adulte, autour de Scream, alors que l’écoutant, je rigolais bêtement en me tapant sur les cuisses. J’ai réussi, il y a quelque temps, à visionner Shaun of the Dead. De jour, rideaux ouverts, lumières allumées, en prétextant des pipis-minutes afin de diluer l’immersion dans cette jungle zombienne plus comique que terrifiante. Pas de binge de Walking Dead pour moi, pas d’Halloween en rafale à l’automne.

Certains manquent d’enzymes pour digérer l’alcool. Je n’ai pas ceux pour absorber le moindre gore. Même magnifiée, esthétisée. Antéchrist ? Non merci. Irréversible ? Ce le serait pour ma psyché.

Alors que je peux lire n’importe quoi. Récits de guerre, mémoires de la Shoah, histoires terribles d’émasculation de garçonnet, viols, meurtres en série (aaaaah ! les polars sur les meurtriers en série !), mutilation, automutilation, si je me retrouve parfois le livre à bout de bras pour éviter d’être éclaboussée par la barbarie qui éclate entre les pages, si j’en suis chamboulée, les mots ne laissent pas d’empreintes chez moi comme les images. Ils ne sont jamais intolérables. Ils coulent, filent ou s’agglutinent, mais je peux les remodeler, les filtrer, les sasser à ma guise – et ne me demandez pas comment j’imagine tel personnage, j’ai oublié, sitôt lu, si c’est un brunet, un noir ou un roux, détails superficiels qui ne m’intéressent pas, au contraire du rythme, du souffle, de la langue, du flot.

Le texte passe en moi et m’entraîne, et j’y suis fluide et mouvante. Les images s’inscrivent, et peuvent me plomber.

Pourquoi alors ai-je peur de Patrick Bateman ?

Les autres arrivages de la semaine

Book of Writers Talking to Writers. Twenty-One Interviews with Auster, Banville, Didion, Hazzard, Hempel, McEwan, Pamuk, Powers, Wolff & More (The Believer). J’ai parfois l’impression, belle paranoïa, qu’on me laisse des cadeaux personnels dans la p’tite biblio.

La faille souterraine et autres enquêtes, Henning Mankell (Points). Un Wallander jamais lu ! Avec de la chance, y dort peut-être un bien sadique meurtrier en série…

En cours d’immersion

L’amie prodigieuse, Elena Ferrante (Folio). On m’a répété souvent le nom de Ferrante ces derniers mois, et il aura fallu que les libraires s’y mettent aussi, en lui octroyant leur prix du « roman hors Québec » pour que j’y plonge. Et m’y noie avec délices – je ne veux plus faire rien d’autre que lire ce livre, le genre de bouquin que j’aimerais poser en mille exemplaires dans la p’tite biblio.


 
2 commentaires
  • Yves Rousseau - Abonné 20 mai 2016 22 h 12

    L'obscénité n'est pas toujours où on la voit

    La lecture d'un texte génère des images souvent bien plus troublantes que la vision d'un film. Ce sont des images mentales personnelles.

    La lecture d'American Psycho m'a bien plus troublé que la vision du film de Mary Harron.

    Il y a des scènes vraiment obscènes dans le roman, mais ce ne sont pas nécessairement celle où Patrick Bateman épingle une de ses ex sur un plywood avec un pistolet à clous. Elle avait eu le malheur de lui faire remarquer que le tableau d'un artiste à la mode, exposé dans son appartement, était accroché à l'envers...

    Les images mentrales les plus dérangeantes sont celles où Patrick Bateman parle longuement de ses goûts musicaux, des marques qu'il porte, de l'importance de prendre soin de son corps, de la bonne composition d'une carte d'affaires, de ses parfums préférés, etc. Des trucs très banals, des choix que n'importe quel parvenu ferait.

    Et là, il y a «du rythme, du souffle, de la langue, du flot».

  • David Létourneau - Inscrit 21 mai 2016 11 h 02

    Le poisson d'avril de Ellis...

    Ah, la fameuse "joke" d'Ellis qu'on lit tous dans la vingtaine... American Psycho renvoie dès sa première ligne à l'Enfer de Dante (mot pour mot, chant 3, vers 9), suggérant fortement l'aspect fantasmagorique et symbolique de la fable... Car l'histoire de Bateman est en fait un conte, une sorte de rêve matérialiste de la désincarnation/dissociation liée à la psyché néolibérale, un peu comme si l'on faisait de l'esprit de Wall Street une monstruosité de chair et de sang parfaitement libérée des carcans moraux. Car si l'économie est morale, la finance ne l'est pas, constate-t-on : ainsi pourrait se résumer l'idée sous-jacente. Bateman canalise donc son vide existentiel dans le matérialisme outrancier et fantasme ses crimes comme le protagoniste de Psycho de Hitchcock fantasme sa mère, à l'exception près que Bateman, contrairement à Norman Bates, ne tue personne et que son seul acte répugnant "réel" est d'ingurgiter quelque part au milieu du roman un poulpe mort sur le bord de l'eau... Tout le reste, ses meurtres et ses actes de violence gratuits (vous choisirez ou non d'y croire), sont pure démence psychotique, un cauchemar où il n'y pas d'autre victime que Bateman lui-même.

    American Psycho n'est pas un très bon roman en soi. Le lire ou ne pas le lire... hmm... C'est quand même un bel exercice de style. Et une fois n'est pas coutume, la traduction française est correcte.

    Mais ne vous badrez pas, madame Lalonde, vous ne manquerez pas grand-chose à ne pas le lire... Infligez-vous autre chose. Un classique peut-être?... Dante? Pourquoi pas! La divine comédie... voilà bien une oeuvre importante à lire et à comprendre.