Chicanes de bobettes et explosions culinaires

Photo: Sergii Salivon / Getty Images
En entrevue, le spécialiste des romans d’amour et conséquemment des scènes de ménage Pierre Lepape expliquait que si l’amour, en littérature, a été diffracté en pratiquement tous les rayons possibles, un angle mort demeure : la petite domesticité. Celle-là qui lentement mais sûrement peut tuer si souvent le couple. Le lavage, la popote, la lessive, le balayage. L’horrible et sempiternel pliage du linge fraîchement lavé et séché. Le rangement, toujours à recommencer. Autant d’activités partagées, grande part de la vie, que même l’écriture des femmes (et quel stéréotype, déjà, que de les attendre là !) n’a pas mise en lumière.

« Ces questions-là n’existaient pas pour plusieurs écrivains, estime Pierre Lepape, elles étaient entre les mains des domestiques, pas dans la relation entre le mari et la femme, parce que c’était une littérature de bourgeois, en quelque sorte. Si Zola change beaucoup de choses, avec ses personnages accablés par la vie, il ne va pas là. Même les enfants dans son œuvre sont posés dans un coin et ne font finalement qu’un bruit de fond. Ou prenez Colette : elle parle de choses intimes, mais s’attarde plutôt à ses chats qu’à ses enfants, comme si c’était une sorte d’annexe du mariage où il ne fallait pas entrer. Même les femmes qui écrivent, qui ont apporté plein de choses, un point de vue qui n’y était pas, s’arrêtent tout de même à la partie “la plus littéraire” ».

Est-ce parce que j’ai besoin, vraiment, de réenchanter au possible ces gestes quotidiens, de donner un sens à leur spirale et à leurs éternels recommencements que certaines pages des Nuits de laitue de Vanessa Barbara (Zulma) m’ont fait frémir de plaisir ? Est-ce par simple identification, en tant que dynamiteuse régulière du garde-manger et spécialiste maison des explosions culinaires ? Est-ce parce qu’il me faut, spectatrice des hachures dans l’humanité qui sont partout en lumière ces jours-ci, croire, entre l’espoir placebo et l’effet papillon, que l’amour mis à faire une douzaine de biscuits aux chipits de chocolat (en suivant, cela va de soi dans cette alchimie, une recette léguée par les grands-mères…) peut changer un tout petit peu le monde ? Même (et surtout) s’il faut ensuite repeindre la cuisine ?

Chose certaine, je ne me souviens pas, dans l’histoire de mes lectures, avoir éprouvé autant de joie à « regarder » quelqu’un cuisiner, et si longtemps…

« Ce jour-là, Otto se rappela les fameuses expériences culinaires d’Ada. Ça se passait comme ça : Ada décidait tout à coup de préparer quelque chose d’extraordinaire. Elle sortait un tas de trucs des placards, consultait des livres de recettes, allumait tous les feux de la gazinière et proclamait : je vais faire un jus de banane. Ou alors : le temps est venu de tester cette recette de gratin, accompagné d’une soupe de coton. Otto s’installait sur le banc de la cuisine, résigné. Il tentait vaguement de suivre la ronde des casseroles, redoutant d’assister à une nouvelle catastrophe domestique et, passé un certain stade, se proposait d’appeler les services de protection civile ou les pompiers.

“Cette flamme au-dessus du pudding… c’est normal ?”

Une fois, alors qu’Ada préparait le nappage d’un entremets, de mini incendies se déclarèrent, projetant au milieu d’une épaisse fumée des particules de suie dans un rayon de plusieurs kilomètres. Les voisins s’empressèrent de téléphoner pour se renseigner sur le menu du jour. Ada, après de longs pourparlers, promit aux victimes qu’elle enverrait Otto balayer leur cour.

En cuisine, elle péchait par excès d’imagination. Quand Otto découvrait que son objectif était de préparer une tarte aux pommes, par exemple, il cachait illico les flacons de paprika, de basilic, de coriandre et de thym. Elle se mettait tout de même au travail, tandis que son mari ressortait le numéro du livreur de pizzas, au cas où. Si, par malheur, elle s’agaçait des commentaires sarcastiques de l’assistance, il en rajoutait une louche, affirmant des choses comme “Imagination bien orientée, prouesses à satiété”, ou encore “À bon appétit n’est point besoin de moutarde”.

“Tu m’entends ? demandait-il.

— Tais-toi et passe-moi la spatule !”

Deux heures plus tard, ça ne ratait pas : les murs maculés de sauce tomate, une pile de vaisselle sale dans l’évier, des morceaux de brocolis jonchant le sol, des torchons bons à jeter au feu et un résultat final à des années-lumière de ce qui était attendu. En général, la désastreuse (et plutôt longuette) expérience culinaire se concluait par une très prosaïque assiette de macaronis avec un œuf au plat.

Encore fallait-il qu’Ada ne provoque pas la mort de son mari par intoxication, ce qui faillit arriver à deux reprises. La première fois, en carbonisant un poulet. “Tu veux que je te dise ? M’est avis que le strontium doit avoir plus ou moins ce goût-là”, lança Otto en repoussant son assiette, avant de recourir aux services miraculeux de Pi-Pizza, dont le logo représentait un π et une pizza. Lors de la seconde tentative d’homicide, un épais nuage d’émanations toxiques se propagea depuis la cuisine : Ada, voulant essayer une recette de pop-corn au poivre, obtint plutôt, disons, du gaz poivre. Au vu des symptômes — écoulement lacrymal, cécité temporaire, gêne respiratoire et nausée —, les habitants du quartier alertèrent l’Assistance toxicologique et ouvrirent grand leurs fenêtres. N’empêche, ce soir-là, les pop-corn furent délicieux comme jamais. »


Comme à la maison quand je suis aux fourneaux, quoi.


Les Nuits de laitue
Vanessa Barbara
Zulma
Paris, 2015, 224 pages