«Sesame Street» et la mort de ma mémoire

Je ne savais pas qu’Après-ski, outre le film très soft porn de Roger Cardinal qui scandalisa en 1971 le curé Raymond Lavoie et un certain Québec, avait d’abord été un livre, avant de le trouver dans la p’tite biblio.

Par la plume pas dénuée de talent de Philippe Blanchont, dont on ne trouve à peu près rien sur les Internets, se livrait, dixit la page couverture, « un livre-choc sur la liberté sexuelle se déroulant dans nos centres de ski ».

La quatrième de couverture n’est pas moins racoleuse, millésimée désormais en son 1966: « Un roman basé sur les faits authentiques de la liberté sexuelle qui se déroule sous prétexte du sport dans nos centres de villégiature canadiens. Pour la première fois un écrivain a le courage de donner à la littérature canadienne française un exposé, qui, sans doute, consternera les derniers vestiges de notre société puritaine. »

Il m’a fallu cet appât pour partir à la recherche des premières scènes du film sur YouTube, et je sais déjà que je risque de perdre quelques heures à paresser dans les pages du poche #111 de la collection Aries de feu les éditions du Bélier, comme à chercher à comprendre leur catalogue (Réjean Ducharme (???), les contes de Perrault et visiblement une forte tendance à l’érotisme, rééditions de Sade incluses…).

Menah menah

C’est la même curiosité qui m’avait fait partir un soir à la recherche des origines du scat originel, celui que chantent trois marionnettesdans le sketch hyper efficace de Sesame Street « Menah menah », après qu’un collègue, qui officie pourtant sérieusement en journalisme international, m’en a seriné le thème durant toute une journée de travail. Composée par Piero Uniliani, la chanson — Mah Nà Mah Nà — était de la bande sonore du film italien Svezia, inferno e paradiso, qui se situe entre le documentaire sur la Suède, le Sexe autour du monde et la soft porn à peine camouflée.

Comment est-ce qu’une bande sonore de film vaguement salace a pu devenir un hymne repris en coeur par des bambins, par quel détour — pervers ? ou pas du tout ?? — de quel esprit de créateur d’émission pour petiots ce chemin s’est-il tracé ? Je peux papillonner des heures autour des mystères de ce genre de question, attirée par les éclats de réponses que la lumière de l’ordinateur laisse rayonner.

Pour en oublier les détails quelques jours plus tard, incapable même de m’en servir comme conversation de cocktail, les informations dûment traquées semblant m’échapper de plus en plus rapidement.

Input overload ? Amnésie du journaliste, comme le propose un autre collègue, senior, qui souffre de ce même Alzheimer ? Cet oubli, qui fait de moi un simple sas à information, ne me troublerait pas tant s’il n’affectait aussi mes souvenirs. La confusion y règne de plus en plus, et les efforts ne permettent plus toujours de tracer une différence entre les réminiscences, les rêves, les photos — mémentos, oui, mais si figés qu’ils perdent le mouvement même de la mémoire, ce sillage que forment les cellules entraînées par le désir de se souvenir. Restent les informations, sans les sensations si précieuses pour donner cette douce densité au fait de vivre, sans la possibilité de re-sentir, de s’y lover à nouveau. Je sais, pure data, que j’ai déjà été à tel endroit, que j’en garde une idée positive ou négative, et le reste part avec les flots.

J’aime penser dans cet effritement que le fait d’avoir tenu le poids d’un livre dans ma paume l’imprime un peu plus, un peu plus profondément sur le palimpseste de ma mémoire. Que le fait d’avoir un petiot de presque 30 livres sur la cuisse qui grogne avec bonheur « Menah menah » tous les quatre temps grave plus intimement la mélodie que la voix légère d’un collègue de travail ou que l’anecdote de la provenance douteuse de cette chanson.

J’aime penser, et ce n’est certainement qu’illusion, que je me souviendrai plus longtemps de Sesame Street que de toute soft porn, aussi titillante et amusante soit-elle ; que les marques laissées par la joie seront moins délébiles ; que certaines paroles, certains écrits font écho au-delà du souvenir qu’on en garde.

Comme j’ai besoin de croire à l’inverse que certains mots peuvent partir au vent sans nous éroder, transparents, qu’ils peuvent, pure data et simple algèbre intellectuelle, passer par les yeux et dans le sas sans y laisser les scories qu’ils charrient — « J’étais debout devant elle, lit-on dans Après-ski,la regardant étendue dans la neige vêtue uniquement de ses shorts. Malgré le froid qui lui brûlait la peau, elle se tordait d’une façon telle, ses jambes grandes ouvertes comme si elle voulait que j’entre en elle.

— “Si tu te lèves, je te tue” lui dis-je.

Elle se roulait et m’appelait en elle, les jambes toujours grandes ouvertes, écartées, se soulevant le ventre vers moi.

Je sautai à nouveau sur elle et lui giflai la figure durant une trentaine de secondes. Et je revins debout devant elle, la regardant se tordre dans la neige froide.

— “Tu veux te faire baiser” lui dis-je. “Demande, s’il vous plaît, espèce de chienne.”

— “S’il vous plaît”, dit-elle plaintivement. 

— “S’il vous plaît, répète”, lui dis-je.

— “S’il vous plaît, s’il vous plaît…”

— “Seulement si tu te rends à notre chalet avec moi en marchant sur tes genoux et sur tes mains, à quatre pattes comme un chien que tu es.”

Et d’un coup de pied, je lui fis refermer les jambes. » —,
comme le vent d’automne souffle les feuilles mortes au pied de la p’tite bibliothèque et simplement les emporte.



Sesame Street et la mort de ma mémoire




Première page de La Presse, 24 avril 1971