Ma porno

Près de 97 % de l’intérêt médiatique porté sur l’industrie du livre au Québec est consacré aux livres de cuisine.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Près de 97 % de l’intérêt médiatique porté sur l’industrie du livre au Québec est consacré aux livres de cuisine.
Il y a quelques semaines, en entrant dans mon club vidéo, le changement était frappant. Les portes de la section porno, frontières toujours closes d’une certaine morale, avaient été déboulonnées : plus de chairs, seins, queues et sperme s’exhibant aux étagères, mais des séries télé, exposées sans honte aux yeux de tous.

« Presque plus personne ne louait de porno, m’a dit la commis, tout le monde va sur Internet maintenant. »

Cette pornographie, ces « produits commerciaux consistant en des représentations d’ordre sexuel et conçus spécialement pour exciter sexuellement les consommateurs » selon Antidote, échapperait donc étrangement de plus en plus au commerce. Suivant cette définition, à un mot près, je dois reconnaître que j’ai un rapport pornographique… aux livres de recettes. Face à des « représentations d’ordre gustatif », je deviens compulsive. La quantité fait loi : tout nouveau recueil possède peut-être un secret, cette recette sublime qui enchantera les papilles de ceux que j’aime, les ensorcellera et m’assurera à jamais de leur amour. Et doit donc impérativement être ajouté à la bibliothèque particulière, destinée aux seuls « arts culinaires ». Et ce même si je ne suis jamais les recettes à la lettre, substituant ceci à cela, ajoutant toujours au final « une crisse de p’tite herbe », comme le dit mon commensal le plus assidu.

Une collègue m’avouait récemment avoir le même rapport avec les magazines et livres d’architecture et design. Cerveau à off, yeux qui se baladent. Repos. Divertissement. Silence neuronal.

Je n’aime pas dévoiler mon amour des livres de recettes. Car si 97 % de l’intérêt médiatique porté sur l’industrie du livre au Québec est consacré à ce « genre », c’est qu’on en parle déjà bien assez. Ces livres n’ont pas besoin de moi. J’avais donc commencé à me soigner, ayant réussi il y a quelques années à arrêter de découper dans les quotidiens et les magazines, comme ma mère et ma grand-mère le faisaient au temps de ma jeunesse, des recettes que je ne ferais jamais, les glissant dans le plus grand désordre dans un cartable. J’avais cessé aussi les achats de nouveautés. Mais c’était avant la p’tite biblio. Je rechute. Je ramasse tout, sans discrimination, avec une curiosité un peu perverse qui fait que je me retrouve, vaguement honteuse, avec un spécial gastronomie suisse de 1970, les meilleures recettes des Hilton à travers le monde ou le livre promo des chocolats Hershey.

Jusqu’à ce qu’arrive là Les recettes de Janette et le grain de sel de Jean (1968), où Janette Bertrand, alors encore bonne ménagère, faisait cuire le saumon deux heures de temps en s’extasiant au final devant son « moelleux ». Jusqu’à mettre la main sur les Jean Paré (fin 1990), où les omniprésents fromage à la crème et sel d’ail sont signes ultimes de raffinement. On en a fait, en soixante ans, du chemin, du saindoux à l’huile d’olive première pression à froid. Grâce à ces petits sauts dans le temps par voie de papier relié, ma relation aux recettes reste certes compulsive, mais devient plus sociologique, un peu ironique, décalée. Moins stéréotypée. Ce qui ne peut en faire que de la meilleure pornographie.

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