Tout ce que nous n’avons pas lu… (L’anti-liste)

Il y a quelques étés déjà, Louis Hamelin parlait avec son bel esprit de contradiction des livres du Chilien Roberto Bolano dans les pages du cahier Lectures d’été du Devoir. C’était titré «L’anti-roman de plage»

Quelques jours plus tard, alors que je chinais parmi les titres du Port de tête, le libraire Éric Blackburn, lancé par le souvenir de cette chronique, m’entreprenait sur ce Bolano qu’il adore.

 

— Je n’ai jamais lu Roberto Bolano, Éric.
 

Je n’ai jamais lu Roberto Bolano, et j’ai décidé il y a quelques années de ne plus cacher les livres qui se trouvent sur la longue, très longue liste de tout ce que je n’ai pas lu. Plus de gêne ni de sentiment de carences, puisque j’ai certainement lu quelque chose que mon interlocuteur n’a pas touché. Comme la poésie, par exemple, dont je suis friande, et qui laisse plusieurs grands lecteurs de glace. Car ce qu’on n’a pas lu, au final, nous forge, nous forme autant, par les vides et les creux, que les bouquins digérés.
 

Gaston Miron, toujours extasié d’émerger d’ancêtres vivants dans une noirceur littéraire, qui re-racontait l’analphabétisme de son grand-père et son choc à lui de découvrir cette assourdissante ignorance de l’écrit, est un maître aussi qui se décrit par « ses pages blanches », ses lacunes littéraires. Dans une lettre à son ami Claude Haeffely, il listait :


« Moi qui extérieurement paraît avoir une culture littéraire, n’ai jamais lu de ma vie : aucun Grec, aucun latin, ni Rabelais, ni Montaigne, ni Montesquieu, pas un classique français, aucun Racine sauf Athalie, aucun Corneille, sauf Polyeucte, pas du tout Pascal, La Bruyère, Buffon, Bossuet, Fénelon, ni Diderot ni les encyclopédistes, pas Chateaubriand, ni Hugo, à quelques vers près, à l’école, jamais un Balzac, pas un seul Stendhal, Flaubert, Maupassant, Bloy, Zola, Gide, Bernanos, Sartre, Camus (sauf La peste, par hasard), pas un seul livre de ces auteurs, ni des autres. »
 

— Je n’ai jamais lu Roberto Bolano, Éric.
 

— Chanceuse ! Ça te laisse encore des années de plaisir de lecture devant toi.


C’est à ce genre de réplique qu’on reconnaît les bons libraires. Ceux qui sans jugements disent juste ce qu’il faut pour vous pousser dans un livre. Et c’est cette phrase, exactement, et la chronique du collègue Hamelin, qui ont fait que j’ai chapardé la brique qu’est 2666 de Bolano (1360 pages bien tassées dans son édition Folio) quand elle a atterri il y a quelques mois dans la p’tite biblio, en prévision de l’été. À mi-chemin du bouquin, les pages émanent le café, la crème solaire et l’insecticide, la couverture pèle d’une trempette accidentelle dans la mare aux grenouilles. Et oui, le plaisir de lecture est là. Doublé d’un corps à corps pour passer à travers un livre-hydre, qui fait que je ne sais encore si 2666 se retrouvera la liste des livres lus… ou à celle des abandonnés.

2 commentaires
  • Marcel Dufour - Abonné 16 août 2015 14 h 09

    Puis Sabato...

    Il y a aussi EL TUNEL d'Ernesto Sabato, argentin ( décédé il y a peu, à l'âge de 99 ans et quelques mois ) dont vous ne pouvez pas non plus ignorer SOBRE HEROES Y TUMBAS .

    Bonne lecture

  • Patrice Viau - Abonné 17 août 2015 16 h 04

    Bolano

    Amusant, c'est justement ses Détectives sauvages, sa seconde brique en terme de volume, au Bolano, qui a accompagné mes vacances sur les plages de l'île de Vancouver cet été.

    La culture littéraire n'attend pas le volume des années, et se calcule en souvenirs passés ou en plaisirs anticipés, peu importe les Anciens ou les Modernes. Ben voilà!