Mariage d’intérêt

New Delhi – Washington aura été pendant près de 14 ans le gouvernement occidental à boycotter avec le plus d’ostentation l’homme politique Narendra Modi, chef du gouvernement de l’État du Gujarat, pour avoir encouragé la commission des massacres antimusulmans qui ont fait en 2002 plus de 2000 morts. Les États-Unis ont fameusement révoqué son visa en 2005, l’empêchant de mettre les pieds en sol américain. Quand l’Union européenne a décidé l’année dernière de lever leur punition contre «NaMo», Washington a continué de l’ignorer.

Il n’est manifestement plus dans l’intérêt américain de le bouder. M. Modi est devenu en septembre dernier candidat du BJP (grand parti de la droite) au poste de premier ministre du pays. Si la politique indienne est d’une complexité qui rend plus que hasardeux l’exercice divinatoire consistant à prédire l’issue d’un scrutin, il reste M. Modi a de bien bonnes chances, vu sa popularité personnelle et la précarité dans laquelle se trouve le gouvernement sortant du parti du Congrès, de devenir premier ministre aux prochaines élections générales prévues au mois de mai

Ainsi donc, la diplomatie américaine a officiellement réhabilité M. Modi il y a trois semaines, avec la visite de l’ambassadrice Nancy Powell à sa résidence de Gandhinagar. 

NaMo s’est montré avec elle d’une affabilité exemplaire, pendant que son entourage se frottait les mains d’aise devant les efforts déployés par le département d’État pour rétablir les ponts. La lumière n’a pourtant jamais faite sur les responsabilités de M. Modi dans les massacres, alors que sur lui continuent de peser de lourds soupçons. Un nouveau livre vient d’ailleurs souligner à quel point les enquêtes qui l’ont blanchi ont été mal faites.

Suivant cette réconciliation, l’un des bonzes du BJP a offert il y a quelques jours des excuses à la minorité musulmane (140 millions de personnes, 13,5 % de la population) pour le tort qu’elle aurait pu lui faire dans le passé. Après l’Indonésie et le Pakistan, l’Inde est le pays ayant la communauté musulmane la plus nombreuse. 

En éditorial, The Hindu montre à quel point ces excuses manquent de sincérité. D’abord parce qu’elles ne sont pas venues de M. Modi, mais de l’un de ses lieutenants. Ensuite parce que le BJP – pourfendeur de la laïcité, défenseur d’une idéologie nationaliste de l’hindouisme — continue de contester l’idée même que la minorité musulmane puisse être socialement défavorisée, alors que des indices économiques fiables montrent qu’à bien des égards, sa situation économique est pire encore que celle des dalits

La minorité musulmane, écrit The Hindu, se sent depuis toujours profondément aliénée par la «philosophie exclusiviste» du BJP. Il serait étonnant que ses excuses, conclut le quotidien, y changent quelque chose.