Ni crime ni péché

L’union libre demeure extrêmement mal vue en Inde où la chape de la tradition n’admet pas qu’il puisse y avoir de salut  - et encore moins de relations sexuelles – hors de la sacro-sainte institution du mariage. Encore que sous le couvercle, la marmite boue.

Faisant un pas, la Cour suprême a émis des directives destinées à définir le concubinage comme une «relation de la nature du mariage», de manière, précise-t-elle, à ce qu’on n’aille pas y voir une légitimation de l’adultère ou de la polygamie ou même une promotion des relations prémaritales.

«L’union libre n’est pas socialement acceptée en Inde, contrairement à bien d’autres pays, constate la Cour suprême. Il faut une loi parce que c’est invariablement la femme qui souffre de la rupture d’une telle relation.»

Au fond, la Cour ne fait que prendre acte – prudemment - des courants progressistes qui prennent de l’ampleur dans la société indienne depuis dix ou quinze ans. Les études sociologiques à ce sujet ne manquent pas. Dans l’une d’entre elles, réalisée au Rajasthan dans les villes de Jaipur et Kota auprès des jeunes, plus de 35 % des répondantes ont affirmé vouloir vivre en union libre, ce qui, dans un pays obsédé par l’idée du mariage, constitue un pourcentage étonnant. Les auteurs de l’étude signalent que le problème de la violence conjugale était l’un des arguments évoqués par ces jeunes femmes en défaveur du mariage. Le concubinage leur paraissait plus égalitaire.

Le parlement entendra-t-il la Cour suprême? Peu probable, dans l’immédiat. Le problème, c’est que les législateurs indiens sont peu enclins à l’adoption de lois et de politiques porteuses d’évolution culturelle, y compris, pour ne pas dire surtout, quand il s’agit de la condition des femmes. Et là où il y a des lois, elles sont encore trop souvent appliquées dans les tribunaux ordinaires par des juges qui ont bien du mal à admettre le principe de l’égalité homme-femme.

La banque des femmes

Que faut-il donc penser de la récente décision du gouvernement de créer une banque spécialement destinée aux femmes dans le but de favoriser leur autonomie financière? Le premier ministre Manmohan Singh en a lui-même fait l’annonce il y a 15 jours, à l’occasion du 94e anniversaire de naissance de l’ex-première ministre Indira Gandhi. L’initiative est intéressante. La Bharatiya Mahila Bank (BMB) sera entièrement nouvelle et sera publique. Son personnel sera essentiellement féminin.

Les Indiennes forment la moitié de la population - et celles qui travaillent appartiennent en majorité au secteur informel - mais leur accès aux services bancaires est insignifiant. Seulement 26 % d’entre elles ont un compte de banque. Comme au Québec à une époque qui n’est pas si lointaine, les femmes ne sont pas en mesure de garantir les prêts qu’elles pourraient vouloir faire, puisque tout est toujours détenu au nom du père, du mari ou du fils.

Aussi heureuse que puisse paraître la création de la BMB, se demande cependant The Hindu en éditorial, est-il si sûr que la meilleure façon d’améliorer l’accès des femmes au système financier soit de leur offrir une banque séparée, entièrement nouvelle? N’aurait-il pas été plus utile, s’interroge le quotidien, de s’appuyer pour ce faire sur les banques qui existent déjà dans le secteur public et dont les réseaux existent déjà en milieu rural, là où l’exclusion financière des femmes est la plus grave? Or, il paraît assez évident à l’éditorialiste que, du moins dans un premier temps, la BMB devra obligatoirement bâtir sa viabilité sur la rentabilité de ses succursales urbaines…

Pourquoi une nouvelle banque? The Hindu s’interroge, mais donne sa chance au coureur. D’autres ont déjà condamné l’initiative, y compris bien entendu les partis d’opposition, comme étant un artifice électoraliste que le gouvernement du Parti du Congrès, populaire auprès des femmes en milieu rural, fait miroiter à quelques mois d’un scrutin général.


 

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