​La république de la faim

Un enfant sans-abri ayant recours à l'aide alimentaire à Allahabad, en Inde.
Photo: Rajesh Kumar Singh Associated Press Un enfant sans-abri ayant recours à l'aide alimentaire à Allahabad, en Inde.
À l’Assemblée législative d’un pays dans lequel presque la moitié des enfants de moins de trois ans souffrent de malnutrition s’est enfin ouvert ce matin le débat parlementaire en vue de l’adoption d’un projet de loi très attendu sur la sécurité alimentaire. Très attendu puisque le Parti du Congrès qui est au pouvoir à Delhi en avait fait une promesse électorale il y a quatre ans, pendant la campagne de 2009. Il aura fallu que se pointent à l’horizon les prochaines élections générales, prévues pour le printemps de 2014, pour que le gouvernement du premier ministre Manmohan Singh se décide à agir. Les partis d’opposition, dont on peut raisonnablement penser qu’ils n’auraient pas mieux fait s’ils avaient été au pouvoir, n’ont pas tort de dénoncer l’opportunisme électoral du Congrès et de railler la nouvelle législation en la qualifiant de «loi sur la sécurité du vote».

Pendant que les politiciens se crêpent le chignon, les Indiens, eux, souffrent de la faim et de la malnutrition par centaines de millions. Le scandale est d’autant plus grand que le PIB explose depuis une décennie (vrai que la croissance s’essouffle depuis un an, mais n’empêche). L’Inde abrite le plus grand nombre d’enfants affamés au monde, dans une proportion pire qu’en Afrique. Tous les États qui forment l’Union indienne, y compris les plus riches, comme le Gujarat, «vivent des situations sérieuses à extrêmement alarmantes de faim», indiquait le dernier grand rapport gouvernemental, publié en 2011, sur le développement humain de l’Inde.

Il n’y a aucun doute que la lutte contre la faim exige un «effort de guerre», comme l’ont si bien dit des commentateurs indiens. Aussi, l’ambitieux projet de loi prévoit l’affectation d’un budget de presque 24 milliards $ par année au nouveau programme de sécurité alimentaire et vise à fournir aux deux tiers des Indiens (800 millions de personnes) cinq kilos par mois de blé, de riz et de millet à des prix subventionnés de quelques cents le kilo.

«La question n’est pas de savoir si nous avons les moyens de mettre sur pied ce programme; il est essentiel que nous le fassions. (…) C’est un enjeu fondamental de progrès social», a déclaré aujourd’hui la présidente du Parti du Congrès, Sonia Gandhi, dans l’un de ses rares discours au Lok Sabha (le Parlement).

Certains critiques trouvent le programme excessivement dépensier. Mais beaucoup se demandent surtout comment les autorités gouvernementales s’y prendront pour l’appliquer de façon utile. Il existe déjà et depuis longtemps en Inde une multitude de programmes d’aide sociale. Mais les résultats sur le terrain sont souvent mitigés, soit pour cause de détournement de fonds, soit pour cause de gestion bringuebalante. La pauvreté a peut-être diminué dans le pays depuis 20 ans, encore que le débat statistique autour de cette question est virulent, il reste désolant qu’elle soit toujours aussi grande, compte tenu du spectaculaire taux de croissance économique.

Il est malheureusement très possible que le programme se résume, au bout du compte, à du tape-à-l’œil, malgré les sommes immenses qui y seront consacrées. Où sont par exemple, dans un pays où le système de stockage au froid est notoirement bordélique, les garanties que les 65 millions de tonnes de céréales qui doivent être distribuées en vertu de la nouvelle loi ne pourriront pas avant d’atteindre leurs bénéficiaires?

Incapable de s’entendre avec l’opposition, le gouvernement Singh a provisoirement fait appliquer la loi par décret présidentiel le mois dernier. Pour que le «Food Security Bill» demeure loi, il faut qu’il soit adopté par le Lok Sabha d’ici le 6 septembre prochain, date à laquelle prendra fin la session parlementaire dite de la mousson. Sans quoi, il faudra reprendre l’exercice.