À propos de la rigueur et de la complexité des enquêtes sur #MoiAussi

«À nos lecteurs et lectrices qui s’interrogent sur la suite de nos actions, nous réitérons notre engagement envers le journalisme responsable, rigoureux, courageux», écrit le directeur du «Devoir».
Olivier Zuida Le Devoir «À nos lecteurs et lectrices qui s’interrogent sur la suite de nos actions, nous réitérons notre engagement envers le journalisme responsable, rigoureux, courageux», écrit le directeur du «Devoir».

La semaine a été rocambolesque pour Le Devoir et les membres de son personnel. Plus les jours passent, et plus nous sommes interloqués par le reportage de La Presse et la série de balados du 98,5 FM sur l’affaire Julien Lacroix, malgré le respect que nous avons pour ces deux médias.

Le reportage, les nombreuses entrevues données par les autrices (Isabelle Hachey et Marie-Ève Tremblay) et un mot publié vendredi par l’éditeur adjoint de La Presse, François Cardinal, convergent dans la même direction. Leur plongée dans la débâcle de Julien Lacroix ne remet pas en question la véracité des propos tenus par les neuf victimes alléguées du jeune humoriste, qui s’étaient confiées à notre journaliste Améli Pineda en 2020. Ils ne reprochent pas des erreurs au Devoir et à sa journaliste.

Le but de leur reportage était de revisiter l’affaire Lacroix, deux ans après les faits, de témoigner des regrets de certaines des victimes et des terribles conséquences que leurs dénonciations ont entraînées sur la vie de Julien Lacroix. L’annulation dont il est la cible n’est pas le résultat de notre travail, mais la conséquence des dynamiques sociales impitoyables à l’oeuvre dans nos sociétés numériques.

C’est un sujet d’intérêt public qui suscite passions et déchirements. Il y en a pour qui le mouvement #MoiAussi et les dénonciations médiatiques sont de nécessaires étapes pour accélérer la prise de conscience collective sur les inconduites sexuelles et pallier les imperfections flagrantes des appareils policier et judiciaire. Il y en a pour qui ces histoires se résument à une violation de la présomption d’innocence sans possibilité de réhabilitation au tribunal de l’opinion publique, et à une attaque contre l’un des socles d’une société démocratique : la primauté du droit. Nous n’avons pas la prétention de détenir la vérité sur ces questions qui suscitent des débats rageurs.

Toutefois, nous ne comprenons pas pourquoi La Presse et le 98,5 FM ont revisité avec autant d’insistance l’enquête initiale du Devoir si leur but était de témoigner du cheminement personnel de Julien Lacroix et de certaines de ses victimes alléguées.

Nous respectons et nous comprenons le parcours de guérison de ces femmes. Certaines ne voient plus les choses de la même manière, d’autres ont pardonné à Julien Lacroix, ou regretté leurs actions.

Un sujet d’intérêt public, disais-je. En faisant des allers-retours constants dans un même reportage sur leur évolution personnelle et la démarche originale du Devoir, La Presse et le 98,5 FM ont indirectement demandé l’impossible à notre journaliste. Améli Pineda ne pouvait pas prédire, en 2020, quel serait l’état d’esprit de ses sources en 2022.

Elle a consacré plus de 20 jours à son enquête initiale, en corroborant toutes ses informations et en parlant à chacune de ses sources individuellement. Nous n’avons pas reçu des témoignages livrés en bloc par une seule personne.

« Je couvre les violences sexuelles depuis l’avènement du mouvement #MoiAussi en 2017. Ce sont des dossiers prenants, qui s’échelonnent sur des jours, des semaines, parfois même des mois. Dans les cinq dernières années, j’ai tenté de montrer toutes les nuances des secousses québécoises de ce mouvement planétaire », dit-elle.

Son travail a fait l’objet d’une validation par la direction du Devoir. Nous avons respecté les plus hautes normes de rigueur attendues en journalisme d’enquête. En 2021, nous avons donné la parole in extenso à Julien Lacroix, à sa demande, pour qu’il puisse s’exprimer en toute liberté sur sa démarche sincère de réhabilitation. En tout temps, nous avons fait preuve de nuances. Nous avons sondé les experts en violence sexuelle et animé le débat public.

Dans son livre publié aux éditions Somme toute/Le Devoir (Que reste-t-il de #MoiAussi ?), Améli Pineda fait la synthèse nuancée de ce mouvement à l’intersection du monde des médias, de la justice et de l’activisme. Elle est bien placée pour comprendre les motivations du moment de certaines des victimes. « En tant que journaliste qui couvre de près les violences sexuelles et conjugales, je ne suis pas étonnée que des personnes qui ont témoigné lors d’un mouvement cheminent, fassent la paix avec la personne visée et souhaitent tourner la page. C’est d’ailleurs sur ce constat que je conclus mon essai. Ce cheminement n’invalide pas leur témoignage livré quelques années plus tôt. D’ailleurs, les femmes qui participent aux reportages de La Presse et du 98,5 FM ne retirent pas leur témoignage, elles n’ont pas menti, elles ont cheminé. Sur ce, je vous assure que je vais continuer à faire ce que dois. Il y a encore beaucoup d’angles à couvrir pour alimenter cette réflexion », ajoute-t-elle.

À nos lecteurs et lectrices qui s’interrogent sur la suite de nos actions, nous réitérons notre engagement envers le journalisme responsable, rigoureux, courageux. Malgré la vivacité du débat, qui dépasse largement les événements de cette semaine, nous continuerons de suivre l’évolution du phénomène #MoiAussi, en accordant une protection inébranlable à nos sources et à nos méthodes d’enquête, comme nous l’avons démontré lors de nos reportages antérieurs et tout au long de cette semaine.

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