Hommage à notre ami Pascal

Un hommage à Pascal Élie en caricature par Serge Chapleau
Illustration: Serge Chapleau Un hommage à Pascal Élie en caricature par Serge Chapleau

Notre caricaturiste Pascal Élie est décédé vendredi dernier des conséquences d’une terrible maladie dégénérative, qu’il a combattue de toutes ses forces vives pendant plus d’une décennie. À sa conjointe aimée et à ses deux fils, dont il était si fier, nous offrons aujourd’hui nos plus sincères condoléances, sous forme d’hommage.

Né quelque part entre la fin du baby-boom et le début de la génération X, Pascal Élie fut un éternel pigiste. Il a fait ses marques à L’Express d’Outremont, un hebdomadaire au sein duquel il affichait déjà sa vive culture, son trait incisif et mordant aux dépens de la gent d’Outremont. Il a tenu le phare au Journal du Barreau, mettant à contribution ses études en droit pour tourner en dérision les savantes expressions latines que la profession d’avocat tient en si haute estime. Il a collaboré au journal Les Affaires et à La Presse. Il a tenu le phare au Trente, le magazine de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Il a transgressé joyeusement les frontières linguistiques au quotidien The Gazette avant de se joindre au Devoir.

À tout coup, son trait de crayon témoignait d’une capacité de fusionner sa culture de l’actualité, sa vaste connaissance générale, son humour (un peu) noir et tordu et les référents culturels de son lectorat cible. C’était un drôle d’animal hybride, capable de s’imprégner de son environnement immédiat et de s’élever au-dessus du groupe pour porter un regard critique et interrogatif sur l’individuel et le collectif.

Pascal n’avait pas que des qualités, malgré son charme indéniable. Il était l’incarnation même du doute créatif, capable de compliquer une idée simple et géniale en un fouillis nécessitant une introspection dans son âme torturée pour comprendre ce qu’il voulait bien dire. Si le Laszlo Zlotz de Greg avait été dessinateur, dans la bédé Achille Talon, il aurait ressemblé au Pascal des jours de remise en question.

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Marie-Andrée Chouinard, rédactrice en chef, et moi avons embauché Pascal pour succéder à Michel « Garnotte » Garneau en toute connaissance de cause, en 2019. Collaborateur depuis 2016, l’éternel pigiste en lui avait de la difficulté à revendiquer pour lui-même ce qui lui était dû par la force de son talent et de sa persévérance : un poste permanent dans un média qu’il admirait.

La part ténébreuse en moi se demandait ce que nous allions accomplir, et pour combien de temps, avec un caricaturiste aussi inspiré, mais fragile. J’ai honte d’avoir douté un seul instant de la détermination obstinée de mon ami à surmonter les limitations d’une maladie qui le rendait graduellement prisonnier de son corps. Il y avait des journées où Pascal ne pouvait pas se lever avant l’heure tardive des très grasses matinées qu’on ne connaît habituellement qu’à l’adolescence. Des journées où l’inspiration lui venait si près de l’échéance pour l’édition du lendemain qu’il donnait des sueurs froides au pupitre.

Jamais il ne se plaignait de sa « condition ». Il en parlait peu, sinon avec sa famille et ses amis très proches. Jamais il ne demandait un traitement particulier. Nous avons vu au fil des ans son visage se crisper, son élocution ralentir. Nous avons vu toutes ces petites vacheries qu’une maladie dégénérative impose au supplicié sans avertissement.

Même sous les rictus et les contorsions, nous retrouvions toujours notre Pascal, mélange d’humour, d’autodérision, de gentillesse et d’empathie. La maladie n’a jamais réussi à terrasser cette humanité et cette dignité ancrées au plus profond de son âme. En cela, il aura été un modèle de courage et de résignation stoïque devant l’adversité.

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À la blague, je disais parfois que Pascal Élie était officiellement employé au Devoir, mais qu’il relevait officieusement de Serge Chapleau ! Les deux comparses et amis échangeaient quotidiennement sur leurs idées respectives dès les premières heures du jour, lorsque la lumière de l’inspiration n’est pas encore voilée par l’angoisse sombre de l’échéance quotidienne. Véritables boules de doute, d’inspiration et de remise en question, Serge et Pascal testaient ici une idée, ils perfectionnaient là le punch d’un gag.

Dans un univers médiatique trop souvent marqué par une vive concurrence entre les médias et des rivalités professionnelles, leur complicité était admirable. Elle nous rappelle que la collaboration est plus féconde que l’appétit du gain individuel dans les métiers créatifs, comme le journalisme, un métier dont la caricature est l’un des genres les plus originaux et les plus précieux… Et fragile, car la confrérie déjà limitée au Québec vient de perdre l’un de ses plus illustres gentlemen.

À titre exceptionnel, Serge Chapleau revient aujourd’hui dans nos pages et plateformes, 26 ans après son départ pour La Presse, afin de rendre hommage à son confrère et ami. C’est dans l’ordre des choses qu’il porte le crayon à mine HB dans la plaie, avec ce dessin sublime qui nous renvoie à l’humanité contorsionnée de Pascal. Nous remercions chaleureusement Serge Chapleau et la direction de La Presse pour avoir répondu avec élégance à cette demande spéciale. Pascal mérite bien que son mentor l’accompagne une dernière fois, tout doucement, avec respect, tristesse et admiration.



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