Un espace magique derrière chez soi

Une des ruelles du Plateau Mont-Royal. Elles sont de petits champs libres d’aliénation urbaine où les barrières qui nous séparent de nos voisins s’effondrent.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Une des ruelles du Plateau Mont-Royal. Elles sont de petits champs libres d’aliénation urbaine où les barrières qui nous séparent de nos voisins s’effondrent.

L’auteur est fondateur de Vive la ruelle et directeur de contenu du Group of Fifty. Il collabore également au Washington Post.

Quand je sors pour me promener dans les ruelles de La Petite-Patrie, je me fais un devoir de m’arrêter et de parler à chaque personne que je croise. Une fois sur deux, cela ne va pas plus loin qu’un « bonjour ». Mais l’autre moitié du temps, les résultats sont étonnants : les gens sont tout à fait heureux de s’arrêter et de discuter, parfois une minute, parfois cinq, parfois une heure. Jamais personne n’a répondu de manière grossière ou agressive à mes salutations.

Pensez-y : on ne peut pas simplement aborder un inconnu dans la rue, lui dire bonjour et entamer une conversation. Ce n’est pas un comportement normal ! Mais dans la ruelle, oui. Ici, un code de comportement différent s’applique. Des interactions qui pourraient sembler menaçantes sur la rue Sherbrooke nous semblent parfaitement normales derrière chez nous.

Curieux. C’était mon premier indice qu’il y a quelque chose de magique dans les ruelles montréalaises. Ces dernières sont de petits champs libres d’aliénation urbaine où les barrières qui nous séparent de nos voisins s’effondrent. Mais ce qui m’a vraiment convaincu qu’il y avait quelque chose de tout à fait hors du commun dans ces espaces, c’est lorsque j’ai commencé à questionner les adultes que je rencontrais au sujet de leurs souvenirs d’enfance dans la ruelle.

Les résultats continuent de m’étonner. Sans exception, les Montréalais qui ont eu la chance de grandir avec une ruelle derrière chez eux s’arrêtent net lorsqu’on fait appel à leurs souvenirs. Souvent, ils se mettent à regarder au loin. Rapidement, on remarque les yeux un peu embués. Puis les histoires fusent : des histoires sur la gang de la ruelle, des histoires de journées passées dans la ruelle, d’où l’on revenait sale et heureux juste à temps pour le souper. Des histoires de cueillette de fleurs et de construction de cabanons avec des bouts de bois trouvés. Des histoires de premiers baisers, de parties de hockey, sur le mélange exaltant de liberté et de sécurité que mes voisins pouvaient trouver en allant juste derrière chez eux. Si vous avez eu le bonheur de grandir près d’une ruelle, je suis sûr que vous avez vos propres souvenirs.

Rôles multiples

 

Montréal possède 490 kilomètres d’un trésor urbain accidentel, un terrain de jeu universellement accessible où les enfants n’ont jamais à traverser une intersection. Je trouve curieux que l’on parle si peu du rôle que joue la ruelle dans la vie des enfants. La ruelle est trop souvent réduite à un espace qu’on peut uniquement verdir. Et même si les ruelles vertes sont des lieux magnifiques, je me demande si l’accent exclusif mis sur la verdure ne nous rend pas aveugles à tous les autres rôles que joue la ruelle dans le tissu urbain. Ce ne serait pas la première fois.

Trop souvent, dans l’histoire, la tendance a été de considérer les ruelles comme ne jouant qu’un seul rôle. Au XIXe siècle, ce rôle était d’éloigner les chevaux des rues principales : c’est pour cela qu’elles ont été aménagées ! Au début du XXe siècle, l’élimination des déchets est devenue le seul but des ruelles. Plus tard, à partir des années 1950, époque où l’on était obsédé par les voitures, ce fut le stationnement. Puis, avec le développement de la conscience écologique dans les années 1990, la verdure est devenue la raison d’être de la ruelle.

Mais la ruelle ne s’est jamais limitée à jouer un seul rôle dans la vie de notre ville. Les personnes qui vivent à proximité de celles-ci ont des besoins différents et utilisent leur ruelle de différentes façons. Une stratégie de ruelles pour la prochaine génération devrait commencer par relever les nombreuses façons dont les ruelles enrichissent la vie urbaine, pour ainsi développer des approches d’aménagement qui les équilibrent.

Pensez, par exemple, au rôle que joue la ruelle comme espace de créativité populaire : un poème peint avec amour sur un mur abandonné, une sculpture faite à partir de vieilles pièces de vélo ou de déchets, une peinture murale formelle réalisée grâce à une subvention de la Ville ou, plus souvent, une peinture faite maison sur un panneau de bois. Il y a les petits panneaux omniprésents avec les noms des enfants, mais il y en a aussi beaucoup plus.

J’ai vu de petits comptoirs de bar pour 5 à 7 fixés sur des poteaux d’Hydro, des balançoires suspendues à des branches en surplomb, des yeux, des compas et des fleurs peints sur des bouches d’égout. Presque chaque ruelle porte les traces d’au moins un voisin qui a décidé que, s’il n’avait pas accès à une galerie chic au centre-ville, il pouvait tout de même laisser sa trace juste derrière sa maison. Cela s’est produit non pas à cause de la Ville, mais malgré elle. La vraie question pour les urbanistes est de savoir comment ils peuvent contribuer à favoriser cette source d’énergie créative des citoyens et comment donner aux voisins les outils requis pour qu’ils s’approprient eux-mêmes ces espaces.

Immigration

 

Pensez au rôle de la ruelle dans la vie des nouveaux arrivants à Montréal. Déménager dans une nouvelle ville, parfois dans un nouveau pays, où on n’a aucun réseau social, peut être extrêmement difficile. Pour les nouveaux immigrants coupés de leur famille et de leurs amis et collègues, il est facile de se sentir désemparés. Mais beaucoup de nouveaux arrivants à qui j’ai parlé disent avoir rencontré leurs premiers amis montréalais grâce à la communauté de proximité constituée par leur ruelle.

Pour ceux qui ont la chance d’avoir un accès direct, la ruelle peut devenir le premier endroit vers lequel ils se tournent lorsqu’ils ont besoin de conseils sur la façon de fonctionner dans leur nouvelle société.

Bien sûr, la plupart des nouveaux immigrants sont locataires, et les locataires n’ont souvent pas d’accès direct à la ruelle en dehors de leur appartement. La Ville devrait réfléchir à la manière d’inciter les propriétaires à donner aux locataires des points d’accès à la ruelle, dans le cadre d’une stratégie globale visant à garantir que la ruelle puisse bien jouer son rôle dans l’intégration de ceux-ci dans la société montréalaise.

L’élaboration du nouveau Plan d’urbanisme et de mobilité de Montréal est l’occasion de laisser derrière nous les approches réductrices de la ruelle. La Ville devrait saisir cette occasion pour renforcer ce joyau urbain et se donner comme objectif de créer un réseau de ruelles vivantes — plein de vert, plein d’art, plein d’oiseaux, plein d’enfants et plein de voisins qui veillent tranquillement les uns sur les autres, produisant les communautés fortes et dynamiques qui font de Montréal l’étonnante réussite qu’elle est.

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