Être solidaire et non pécheur repenti

«Comment céder un territoire dont nous ne sommes pas physiquement propriétaires ?», écrit Mario Côté.
 
Photo: Macie Noskowski Getty Images «Comment céder un territoire dont nous ne sommes pas physiquement propriétaires ?», écrit Mario Côté.
 

Mercredi 10 novembre, par le plus grand des hasards, je me retrouve au théâtre Gilles-Vigneault de Saint-Jérôme pour assister à la représentation de Embrasse du dramaturge Michel Marc Bouchard. Je suis bien assis dans un confortable siège, et voici qu’en guise d’introduction, la présentatrice nous informe du contenu de la pièce, de la distribution, de l’auteur, des comédiens et des mesures sanitaires d’usage en temps de pandémie.

Après avoir repris son souffle, elle lance avec conviction la fameuse phrase entendue maintes fois dans les lieux publics de la métropole en spécifiant que nous sommes bel et bien en territoire autochtone non cédé. Une sourde rumeur retentit dans la salle. Le mouvement imprévu des corps assis devient nettement perceptible dans le vaste amphithéâtre. Pause. Puis, s’enchaîne une longue litanie de remerciements qui souligne la contribution des donateurs qui ont généreusement collaboré à la production de ce spectacle. Après un réel et obscur malaise, la liste devient interminable. Ensuite, nous passons au vrai silence, celui qui nous transporte dans un noir total, celui où se déploie l’imaginaire théâtral.

Plusieurs jours après avoir vu cette représentation persiste dans mon esprit cette étrange rumeur de la salle réagissant à l’avant-propos de la pièce théâtrale. Que signifie ce saisissable malaise venu d’une foule d’au moins 500 personnes à qui on a adressé ni plus ni moins une forme de « réclamation » ?

Beaucoup d’écrits et de mots ont été prononcés dans l’espace public concernant cette fameuse « injonction adressée au peuple » sur le fait qu’il est dorénavant dans un espace commun construit sur un territoire autochtone non cédé. Il est indéniable que la revendication territoriale des peuples des Premières Nations qui se sont vu déposséder par les conquérants colonialistes porteurs de prérogatives royales demeure d’une criante et légitime actualité. Leur combat reçoit l’appui et le soutien, sans hésitation, de toute personne qui en a à découdre avec tout pouvoir qui s’enrichit de façon éhontée sur le dos des subalternes, des colonisés, des citoyens de basse condition et, par le fait même, des populations qui ont été dépossédées depuis d’ancestrales générations de leur propre espace de vie. Là n’est pas la question. Est-ce qu’il n’y aurait pas plutôt un malentendu sur la formulation de cette revendication posée comme une injonction morale qui ne fait que dévier une fois de plus l’attention du réel problème ?

Dogme catholique

 

Revenons au malaise, qui trouve peut-être sa source dans l’évocation d’un souvenir lié à l’histoire culturelle des populations francophones qui occupent par ailleurs ces territoires. Je ne vous cacherai pas que le public qui assistait à la représentation avait une moyenne d’âge décelable par la présence de têtes grises dans l’auditoire. Et je m’inclus dans cette moyenne. Cette population de « colons-classe-moyenne-francophone » a été élevée en grande partie dans la soumission au dogme catholique.

Quand nous entendons dans tout discours introductif à une activité collective une phrase qui indique qu’il y a faute en la demeure, que, par exemple, nous occupons un espace qui n’est pas le nôtre, que nous devrions céder notre place, facile d’y reconnaître une rhétorique visant à indiquer qu’une faute collective a été commise. D’autant plus que cette requête place celles et ceux qui la reçoivent dans une situation où le destinataire ne peut pas répondre à la demande. Comment céder un territoire dont nous ne sommes pas physiquement propriétaires ? Et nous voilà bel et bien placés devant un ordre moral. Nous sommes pécheurs, et comme nous ne pouvons pas concrètement échapper au reproche, nous demeurons éternellement fautifs. Il faut rappeler qu’il était d’autant plus indécent d’entendre cette prescription morale qu’une énumération interminable de noms de compagnies, de commerces et de gens fortunés résonnait dans cet espace coupable. Facile de comprendre qu’eux, ils sont sauvés et exempts de fautes par leur sincère repentir pécuniaire.

Essayons de ramener cette contradiction qu’on loge dans l’espace symbolique sur le plan réel de la vie, où peuples autochtones et peuples des nations francophones se côtoient depuis plus de 500 ans. Et si cette fameuse injonction prenait plutôt la forme d’une information éducative suivie d’une liste concrète de mesures ? Par exemple, on pourrait annoncer qu’un pourcentage du prix du billet et qu’une part des dons des « généreux » contributeurs seraient versés aux peuples autochtones concernés. Cela renverserait la proposition morale de « vous êtes pécheurs, repentez-vous » par une affirmation constructive selon laquelle la société d’aujourd’hui, dont ses décideurs économiques et politiques, s’engagerait à verser un pourcentage de ses recettes à celles et ceux qui ont urgemment besoin d’être considérés comme citoyens à part entière dans un pays que nous occupons actuellement conjointement. D’une manière pressante, la tâche devient collective.

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