Le bras canadien, c’était lui

Une carte postale du Grand Orange fait partie des souvenirs. Vous devriez me fouiller pendant une période prolongée pour que je puisse vous dire d’où diable elle vient.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Une carte postale du Grand Orange fait partie des souvenirs. Vous devriez me fouiller pendant une période prolongée pour que je puisse vous dire d’où diable elle vient.

C’était une époque où les vedettes sportives, celles qu’on appelait les héros, les vrais, étaient presque toutes des joueurs de hockey. Il y avait Jean Béliveau, Henri Richard, quelques autres dont nous entendions nos aînés parler avec des trémolos dans la région mais que nous n’avions jamais vus à l’oeuvre. Et la tradition orale était bel et bien en train de passer de vie à trépas, écrabouillée sous les roues irrépressibles de l’image, fixe ou animée. Il fallait désormais voir pour croire.

Et Rusty Staub, on n’avait pas à déployer de grands efforts pour l’apercevoir. Il n’était pas un hockeyeur, ni même un lutteur de prestige ou un joueur de football comme Sam Etcheverry, mais une étoile, ça oui, il cadrait parfaitement dans la définition. Dans les yeux des ti-culs qui étaient trop jeunes pour avoir connu les Royaux, il n’allait pas tarder à devenir l’incarnation du baseball.

C’est l’un des plus lointains souvenirs que ma pauvre tête m’ait donné le privilège de conserver : avril 1969, je rentre de la maternelle avec ma meilleure amie (elle s’appelait Christiane et j’entretenais le projet secret de l’épouser un jour), et à la télé il y a la fin du tout premier match de l’histoire des Expos, contre les Mets à New York.

À un moment donné, on montre Staub, coureur au premier coussin. Je l’avais déjà vu, le grand rouquin : pour une raison que j’ignore totalement, je possédais une petite vignette de lui datant de l’année précédente, quand il jouait pour Houston. Je savais donc déjà que son vrai prénom était Daniel J. « Rusty », c’était pour mettre de la couleur dans un univers encore en bonne partie noir et blanc.

Les images allaient se multiplier. Cartes de baseball ordinaires, même une carte postale qu’il vous faudrait me fouiller pendant une période prolongée pour que je puisse vous dire d’où diable elle vient. Et d’innombrables séquences, Rusty Staub au champ droit avec un canon qui faisait amèrement regretter aux frappeurs adverses d’avoir tenté d’étirer un simple en double ; pendant un temps, le bras canadien, c’était lui. Rusty Staub au bâton, aussi, qui en dévissait une solide par-dessus la clôture du parc Jarry, parfois même jusque dans la piscine.

Comme toute équipe d’expansion qui essaie de se faire respecter sans y parvenir, les Expos des débuts n’étaient pas bons. Mais alors là, vraiment pas bons du tout, même pas proche. En 1969, ils ont bouclé la saison avec un reluisant dossier de 52-110. Du 13 mai au 7 juin, ils ont perdu vingt matchs de suite. Vingt. Le temps et la façon dont on le mesure ne sont plus les mêmes aujourd’hui, mais même autrefois, trois semaines sans une damnée fichue victoire, c’était un peu long.

N’empêche, ils étaient nos Expos, « Nos Amours » comme était allé jusqu’à titrer Le Journal de Montréal, à moins que ce ne fût Montréal-Matin. Ils le resteraient bien après le flirt d’un premier été.

Et si les amateurs comptaient parmi leurs favoris quelques personnages singuliers tels Mack Jones, Coco Laboy ou John Boccabella, si Bill Stoneman était l’as du monticule, Rusty Staub, lui, était le champion de tout le reste.

Hé, non seulement il excellait sur un terrain de balle, il était un homme avenant, il faisait de réels efforts pour apprendre le français et il se doublait d’un excellent chef cuisinier dont la spécialité était les côtes levées. Tout pour plaire. Il ne serait pas exagéré d’avancer que le Grand Orange avait la ville entière au creux de sa main.

 

Puis, toute bonne chose étant destinée à aller percuter un mur, est arrivé le jour fatidique de mars 1972 où on a appris que Rusty Staub venait d’être échangé aux Mets. Pas croyable. Une chose, en tout cas, était certaine : les joueurs obtenus en retour, Ken Singleton, Tim Foli et Mike Jorgensen, feraient mieux d’être bons, et pas juste à peu près. Peut-être qu’à trois, ils arriveraient à faire aussi bien qu’un. Mais même là, comment un garçon qui joue dans la rue peut-il faire semblant qu’il est Mike Jorgensen ?

C’est donc dans l’uniforme de New York — les mêmes satanés Mets qui viendraient, quelques années plus tard, nous siffler Gary Carter et qui devraient conséquemment se faire imposer une damnation éternelle — qu’on allait voir Rusty Staub disputer la Série mondiale de 1973. Série mondiale, deux mots qui, heureusement qu’on ne le savait pas à l’époque, allaient à tout jamais demeurer étrangers aux Expos. À tout jamais.

Il restait tout de même un moment de grâce à traverser. En 1979, nos Expos vivaient leur première véritable course au championnat. Il y avait une sacrée atmosphère au Stade olympique et, au coeur de l’été, ils sont allés rechercher Staub à Detroit.

Le 27 juillet, lors du premier match d’un programme double contre les Pirates de Pittsburgh, il s’est présenté au bâton comme frappeur suppléant. J’étais dans les gradins du côté du troisième but et je dois dire que pendant un temps, j’ai bien pensé que le stade allait s’écrouler sous la puissance de l’ovation.

Le Grand Orange est mort. Mais une chose ne disparaîtra jamais : le souvenir de ces années où, peu importe si l’on jouait avec des bâtons trop pesants, des gants trop grands et des balles décousues, nous étions tous des Rusty Staub.


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6 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 30 mars 2018 09 h 01

    Pourquoi « canadien » au bras ?

    Staub ne jouait pas pour Toronto. Il jouait pour les Expos et s’exprimait en français dans un Québec en ébullition. Il n’était en rien un « canadien » errant, mais un Québécois devenu.

    Jackie Robinson le fut tout autant. Il était la fierté des « canadiens français » après la Deuxième Guerre mondiale. Ce n’était pas un héros des Canadiens, car il y en avait à Toronto dans le club de cette ville, mais un héros pour les « nègres blancs » du Québec.

    Staub fut aussi un héros pour les Québécois et son bras n’avait rien d’un bras canadien.

    • Pierre Robineault - Abonné 30 mars 2018 10 h 01

      Vous avez donc lu cette chronique de Jean Dion, signe que vous l'aimez tout comme plusieurs d'entre nous au Devoir. Mais pourquoi lui portez-vous rigueur d'avoir utilisé "Bras canadien" et uniquement en titre? J'ai les mêmes visions politiques que les vôtres mais peut-être suis-je un peu moins sensible épidermiquement que vous. Quant à moi, je retrouve ce matin encore une fois avec grand plaisir ce Jean Dion dont je suis loin de douter de ses propres ... visions.
      Ce n'était pourtant qu'un simple clin d'oeil. Staub "avait tout un bras" comme on le dit souvent en langage de baseball. Et puisque dans un pas si lointain passé il était souvent et encore aujourd'hui fait mention du "Bras canadien" de la navette spatiale ... Une belle trouvaille, je trouve! Vous, pas?

    • Claude Bariteau - Abonné 30 mars 2018 11 h 24

      Le bras de la navette n'avait rien de canadien. Il fut inventé à Longueuil par une entreprise du Québec financée par les États-Unis.

      L'appellation « bras canadien » est une invention canadienne pour masquer cette réalité.

      Par ailleurs, l'expression « bras canadien » apparaît au cinquième paragraphe du texte de M. Dion.

      Cela dit, j'ai un grand respect envers M. Dion. Et je suis presque certain qu'il n'a pas reçu mon commentaire de façon négative.

    • Jacques Patenaude - Abonné 30 mars 2018 12 h 30

      Pendant que vous dissertez là-dessus, dans notre beau club de hockey il n'y a pas un joueur autre que les canadiens français de service qui sont foutu de nous parler en français.Les autres sont souvent ici depuis 7 ou 8 ans parfois et pas capable de nous parler dans notre langue.
      Staub est resté ici trois ans et il a réussit à l'apprendre. Sydney Grosby trois ans à Rimouski et il a parlé français quand il est venu célébrer sa coupe cet été à Rimouski!!!
      Misère de misère il me semble que c'est bien pire.

  • André Joyal - Abonné 30 mars 2018 12 h 48

    Re-Bienvenue Monsieur Dion (Diop en wolof)

    Comme d'autres, j'avais déjà hâte aux prochains JOs pour vous relire. Mais, si la chronique associée à la grande faucheuse vous offre l'occasion de nous revenir, la vie étant ce qu'elle est, nous aurons le privilège de vous relire souvent.
    Je suis un de ces ti-culs que mon père amenait au stade Délormier. Il payait 1$ et 0,50$ pour moi dans la ligne du 1er but, pas trop loin de Rocky Nelson. Avez-vous remarqué que dans un stade, comme à l'église (autrefois), on se place toujours du même côté. Nous, c’était du côté de l'épitre. C'est dire que j'ai vu Tom Lasorda au monticule, Sandy Amoros à «la vache», le 3è but qui deviendra un siècle plus tard coach des Tigers de Détroit, celui qui a donné son nom à un trophée qui est mort en avion ( pour secourir des infortunés en Amérique centrale) alors qu'il était une star des Pirates.

    Oui, j'ai vu le Grand Orange au parc Jarry. Tiens, c'est peut-être vous le ti-cul qui n'arrêtait pas de poser des questions à son père...dans la ligne du 3è but ( les habitudes changent en vieillissant).

    Août 1979: je suis «Visiting Schola»r à Berkeley ( avec le fameux «status 32» comme ID). On va voir les Expos en pleine course au championnat à SF . Z'ont perdu 2-1.Ouf. Une petite chorale de pompiers a chanté l'Ô Canada. Après le match, je suis allé voir un de ses valeureux sapeurs pour l'informer sur l'origine de cet hymne.Et lui ai fait promettre que, si on allait en séries mondiales, d'apprendre une ligne ou deux en français. il n'a pas eu a le faire.Snif.

  • Jean-Francois Berthiaume - Abonné 30 mars 2018 14 h 14

    Merci pour cette belle chronique. Rusty alias Le Grand Orange R.I.P. Je suis un brin plus vieux que vous. Jeune enfant, je me retrouvais souvent dans les "bleachers" également connu sous le nom de "Jonesville". J'y ai attrapé (plutôt "arraché" dans la mêlée...) deux balles à circuit: une de Jim Lefebvre (Dodgers) et l'autre du Grand Orange!