Revue de presse - La nouvelle donne

La trêve du temps des Fêtes a finalement servi peut-être plus qu'on ne le croit à décanter les promesses et les messages offerts par les partis fédéraux juste avant Noël. C'est ce que pense Nik Nanos, de SES Research, et ce qui pourrait expliquer le mouvement soudain dans les sondages, rapporte Susan Delacourt dans le Toronto Star.

Andrew Coyne, du National Post, avance une hypothèse légèrement différente pour expliquer l'élan pris par les conservateurs et qu'ont illustré de nombreuses enquêtes d'opinion cette semaine. Selon lui, le chef libéral Paul Martin correspond davantage à ce qu'on appelle un bon «campaigner». Il est affable, capable de passion. Il semble généralement heureux d'être en contact avec les citoyens et de se plier aux mises en scène pour les caméras. Sur ce terrain, le chef conservateur Stephen Harper n'arrive pas à le doubler. «Tant que le public est face à un choix entre deux acteurs — ce que sont les politiciens — il va choisir celui qui offre la meilleure performance.» Mais qu'arrive-t-il quand un des adversaires ignore ces conventions et ne cherche qu'à présenter son programme avec un aura d'honnêteté? Les critères d'évaluation changent et c'est au tour de Paul Martin d'y perdre au change.

Sheila Copps, pour sa part, invite les lecteurs de Sun Media à sentir le vent. S'appuyant sur son expérience, elle raconte qu'il arrive toujours un moment dans une campagne où on peut sentir le succès ou la défaite, et ce, au-delà des sondages. Les indices sont là, sur le terrain. Les salles à moitié vides, des militants qui semblent se préparer au pire, le langage corporel d'un chef qui trahit son inquiétude. Et, selon elle, Paul Martin en est là et elle invite ses lecteurs à l'observer à la télévision, le volume éteint. «Paul Martin a l'air d'un homme qui a été frappé par un poids lourd.» Stephen Harper, en comparaison, «apparaît calme, concentré et premier ministrable», dit-elle. Le vrai signal, cependant, viendra quand certains acteurs clés chercheront à quitter le navire, ce qu'elle affirme être déjà le cas du côté libéral. Elle s'appuie, pour ce faire, sur un site Internet bien connu à Ottawa et qui affirme que Jean Lapierre préparerait ses arrières.

Mais la remontée des conservateurs amène certains commentateurs à s'interroger sur la transformation de Stephen Harper. Susan Riley, du Ottawa Citizen, et Lawrence Martin, du Globe and Mail, évoquent les positions passées de Harper et se demandent si les changements observés dans ses manières, ses politiques et sa rhétorique sont sincères et durables. Riley en doute. Martin pense que les électeurs doivent se poser la question suivante: «Cette transformation est-elle réelle ou une ruse?»

Les journalistes ont de toute évidence sorti leur loupe à l'approche de l'échéance électorale. Le Toronto Star a déjà commencé à examiner la composition possible d'un éventuel cabinet conservateur. Chroniqueuse au même journal, Carol Goar, elle, s'inquiète plutôt de l'absence dans l'entourage de Martin et Harper de conseillers de calibre. Elle déplore le fait qu'aucun n'ait encore réussi, même Martin après 18 mois au pouvoir, à recruter des gens de la trempe de Tom Kent, l'éminence grise de Lester B. Pearson et l'architecte du système de santé, du régime de pension et de l'assistance publique. Ou encore de Derek Burney, ce diplomate de carrière qui a secondé Brian Mulroney durant le débat sur le libre-échange. Goar constate que les chefs ont trop souvent tendance à s'entourer de vieux copains, à choisir des gens qui leur ressemblent ou encore à vouloir récompenser des alliés de longue date. Selon elle, un chef ne devrait jamais s'entourer de «yes men». Et c'est possible d'éviter le piège car le talent, dit-elle, est disponible. «Il s'agit de regarder à l'extérieur du bunker.»

De tous les enjeux soulevés depuis le jour de l'An, la loi et l'ordre sont ceux qui ont vraiment occupé le haut du pavé mais, dans plusieurs journaux, ce fut avant tout pour rappeler que la criminalité est en baisse au Canada, que Toronto est une des villes les moins violentes au pays et que le sursaut de meurtres par arme à feu contredit toutes les autres statistiques. On s'inquiète aussi du caractère improvisé de certaines solutions. La plus contestée est sûrement celle qui consiste à renverser le fardeau de la preuve lors d'une demande de libération sous caution pour un crime commis avec une arme à feu.. Si tel était le cas, il ne reviendrait plus à la Couronne de prouver que la personne pose un danger pour la société et doit être gardée sous les verrous, mais à la défense de démontrer que l'accusé n'en pose pas et peut être libéré sous caution. L'idée vient du gouvernement ontarien et du maire de Toronto, mais Paul Martin l'a reprise à son compte en début de semaine. Le Toronto Star a applaudi, notant que cette mesure est utilisée pour d'autres crimes graves, mais tant le Globe and Mail que le National Post ont rejeté cette solution. «Il y a une différence entre garder des contrevenants dangereux derrière les barreaux et refuser un processus équitable à ceux qui ne sont qu'accusés de crimes violents», écrit le Post, qui rappelle que le droit d'être présumé innocent jusqu'à preuve du contraire est un fondement de notre système de justice pénale. Pour le Globe, aucun argument solide n'a été mis de l'avant pour justifier un tel changement et la position de Martin lui semble avant tout «une réponse opportuniste» à des fusillades survenues dans une seule ville.

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Pour conclure, quelques petites notes intéressantes. Le Toronto Star rapporte que dans la région de Toronto, ce sont les libéraux qui comptent, parmi les trois principaux partis, le moins de candidats issus des minorités visibles. Six sont sur les rangs. Les conservateurs et les néo-démocrates, eux, en présentent un nombre égal, soit 10 sur 45. Le Ottawa Citizen, de son côté, nous apprend qu'un ancien fonctionnaire, vivant dans le comté d'Ottawa-Sud, a décidé d'accrocher une affiche du Bloc québécois sur le pignon de sa maison. Jim Day n'est pas souverainiste, mais il en a assez, dit-il, d'un Canada qui ne reflète pas la réalité des régions. Il affirme envier les Québécois d'avoir le Bloc, dont il dit aimer le programme et le chef.

mcornellier@ledevoir.com