Environnement - 90% de tout le pergélisol pourrait fondre d'ici 100 ans

Cette situation, dont les signes précurseurs s'annoncent plus vite dans les régions polaires que les chercheurs ne le prévoyaient, posera des défis technologiques, économiques et sociaux importants aux gouvernements, qui devront renforcer d'urgence des rives en voie d'érosion accélérée, réparer des routes et des maisons qui vont s'enfoncer, au point de devoir déménager dans certains cas plusieurs collectivités d'ici un demi-siècle.

Selon l'étude du NCAR, le dégel des trois premiers mètres de la surface terrestre de ces régions pourrait déjà affecter d'ici 2050 la moitié des surfaces présentement gelées, ce qui ferait passer la surface du pergélisol de quatre millions de kilomètres carrés — deux fois la surface du Québec — à un million de kilomètres carrés. Si, comme le prédit le modèle prévisionnel du NCAR, 90 % de tout le pergélisol connu fond d'ici la fin du présent siècle, il ne restera plus alors qu'environ 400 000 km2 de ce type de sol nordique. Dans le scénario le plus optimiste, il ne resterait plus que 1,5 million de kilomètres carrés en 2100, c'est-à-dire durant la vie d'humains qui vont naître cette semaine...

L'intérêt de cette étude réside non seulement dans l'avertissement qu'elle donne aux gouvernements de la couronne circumpolaire, mais aussi dans la méthode par laquelle les chercheurs en sont venus à ces conclusions. Selon le NCAR, c'est la première fois qu'un modèle prévisionnel génère une interaction entre l'atmosphère, l'océan, la surface terrestre et le couvert de glace ainsi qu'avec les phénomènes de gel et dégel saisonniers. Dans les modèles mathématiques utilisés jusqu'ici, les chercheurs appliquaient des valeurs fixes à certains de ces phénomènes, faute de pouvoir les modéliser en mode de succession.

Ces percées technologiques, que d'autres chercheurs ont utilisées au cours des deux dernières années pour analyser le comportement des océans, permettent d'analyser désormais l'impact de la libération progressive dans l'atmosphère terrestre des milliards de tonnes de méthane emprisonnées dans le pergélisol. L'impact de cette libération risque d'être beaucoup plus important que ce que les autres recherches avaient prédit, affirme David Lawrence, un chercheur de l'Université du Colorado qui a agi comme coordonnateur de cette étude. Et cela pour deux raisons. D'abord, rappelle-t-il, le méthane est un gaz à effet de serre 22 fois plus puissant que le gaz carbonique (CO2). Et deuxièmement, les surfaces en cause sont énormes: le quart de tout l'hémisphère nord est gelé en profondeur, ce qui y retient les gaz de décomposition de la matière organique qui ont été générés quand ces sols n'étaient pas gelés, il y a plus de 10 000 ans.

Ce dégagement du méthane risque d'accélérer et d'intensifier le réchauffement du climat bien davantage que notre utilisation des combustibles fossiles, car les sols de ces régions arctiques sont sensés contenir 30 % de tout le carbone présent dans l'ensemble des continents.

Le pergélisol se caractérise par un gel permanent du sol en profondeur, ce qui n'empêche pas la surface de demeurer active avec des phases de gel et dégel selon les saisons. Selon David Lawrence, les couches terrestres profondes ne devraient pas toutes dégeler au cours du prochain siècle, mais la surface va ramollir sensiblement et de plus en plus profondément, devenant plus vulnérable à l'érosion, ce qui va précipiter vers la mer des couches jusque-là stables depuis des millénaires.

Cette situation, déjà perceptible au centre de l'Alaska, a créé d'énormes trous dans le sol là où se trouvaient des lentilles de glace. Le phénomène peut causer d'importants affaissements d'infrastructures routières ou d'industries, ce qui s'est produit en Sibérie. À d'autres endroits, le dégel de la surface provoque ce que les Américains appellent des «forêts saoules» parce que, faute de sol stable, les arbres penchent de tous les côtés.

L'étude du NCAR prévoit aussi que l'écoulement des eaux stockées sur ces surfaces gelées va s'intensifier, passant de 7 % en 1930 à 28 % en 2100. Cette augmentation résulte de pluies et de chutes de neige plus abondantes, mais aussi de la fonte des glaces anciennes.

L'étude du NCAR démontre, comme plusieurs autres, que ce sont les régions arctiques qui seront le plus rapidement touchées par les changements climatiques en cours.

Ses conclusions s'ajoutent à une autre étude qui va dans le même sens, publiée à la fin de septembre par la NASA, qui démontrait que la banquise arctique ne couvrait plus en 2005 que 5,3 millions de kilomètres carrés, comparativement à 7,5 millions en 1978. Jamais, de mémoire humaine, on n'avait relevé une fonte aussi importante de la calotte polaire. En moyenne, cette calotte rétrécit de 8 % par décennie et, pire encore, la régénération des glaces ralentit d'hiver en hiver, ce qui explique que, cette année, le passage du nord-ouest au nord du Canada a été pratiquement libre pendant des mois. Selon l'étude de la NASA, la fonte annuelle de la glace dans l'Arctique a commencé 17 jours plus tôt cette année, par rapport à la moyenne des 50 dernières années, et la température de l'air y a augmenté de deux à trois degrés centigrades en moyenne, ce qui est énorme. Depuis 1850, le climat moyen de la planète s'est réchauffé de 0,7 %.

En réduisant l'effet d'albédo ou de réflexion des rayons solaires sur une aussi importante surface, la fonte des glaces arctiques augmente l'absorption des rayons solaires par la mer, ce qui haussera à moyen terme sa température. Autre donnée qui va dans le même sens, les sous-mariniers affirment que, depuis trois décennies, l'épaisseur moyenne de la calotte polaire diminue constamment.

Autant de données qui, en somme, pourraient nous faire apprécier davantage le fait d'avoir encore de la neige et de véritables hivers dans nos régions.
1 commentaire
  • Richard Weilbrenner - Inscrit 28 décembre 2005 11 h 46

    En avant, toutes voiles dehors !

    C'est Jean Rostand, je crois, ou peut-être bien Albert Einstein, qui disait qu'un jour l'être humain regarderait en arrière pour apprécier le chemin parcouru et se demanderait bien comment le destin du monde avait pu être confié à des politiciens. Nos dirigeants semblent en effet incapables de voir plus loin que le bout de leur nez, c'est-à-dire la prochaine élection. C'est sans grande conviction que les chefs de parti qui s'affrontent dans la présente campagne électorale abordent les enjeux environnementaux. L'état dans lequel nous avons mis notre planète et l'avenir que nous promettons à nos enfants devraient pourtant être au coeur des débats. À quand un parti "vert", vraiment conscient de la gravité de la situation et soucieux d'y apporter un remède "durable" ?