Thérèse Renaud (1927-2005) - Hommage à une femme entière

«Il me semble que la vie commence demain» — Thérèse Renaud

Dans son dernier livre, Thérèse Renaud aura voulu associer à sa démarche des témoins essentiels et précieux. C'est ainsi que, par l'entremise de morceaux choisis, les correspondances de Fernand Leduc avec Paul-Émile Borduas ou avec Raymond Abellio auront été mises à profit.

Il y avait là un geste de partage, une communion généreuse qui transcendait le temps de l'écrit, tout en lui conférant un dynamisme opportun. À la faveur de ces regards complémentaires, la perception des années 1946-1953 s'affinait, d'autant que l'auteure n'hésitait pas à revisiter certains de ses propres écrits, voire des lettres qu'elle avait elle-même expédiées outremer au tournant des années 1950. Le recours à ces documents d'époque lui permettait de rétablir certains faits balisant son passé, lesquels auront stimulé, coloré et enrichi sa mémoire.

Thérèse Renaud aura aussi, çà et là, exprimé son regret pour des papiers disparus, quelques souvenirs estompés, certains noms oubliés.

Paris

Les meilleurs moments de la vie ont toujours trois temps: le temps du rêve, de l'attente et de l'espoir; le temps de l'accomplissement, de l'émerveillement et du vivre; et puis le temps des souvenirs que l'on traque, que l'on entretient et que l'on partage.

Le passé recomposé de Thérèse Renaud obéissait à ces trois temps. Il faut d'ailleurs l'avoir entendue raconter de vive voix la fébrilité de son départ, ses étonnements naïfs de jeune femme découvrant Paris et ses six premières années de complicité avec le peintre Fernand Leduc, recourant aussi bien aux couleurs changeantes de la palette des jours heureux qu'au gris et au noir de ceux qui le furent moins. On découvre ainsi deux personnalités fortes qui se cherchent, qui explorent, qui s'étonnent, qui rencontrent, qui savent ce dont ils ne veulent plus mais qui hésitent devant les choix que leur offre leur liberté nouvellement conquise.

Thérèse Renaud et Fernand Leduc auront eu la force et la fragilité de ceux qui n'avaient pas la certitude de trouver. Leur appétit intellectuel leur faisait dévorer aussi bien la poésie, la littérature et le théâtre que la danse, la musique et le cinéma.

Pour bien comprendre cette période si cruciale dans le parcours du couple, on se rappellera le témoignage que Thérèse Renaud formulait à l'intention d'André Beaudet à l'automne de 1977: «Toutes nos décisions, toutes nos actions, tous les événements, conscients ou inconscients qui jalonnent notre vie, ont toujours répondu à une nécessité intérieure. Cela implique beaucoup de fierté dans le comportement, mais aussi un risque évident en ce qui concerne une certaine forme de sécurité.»

À Paris, les Leduc auront été partagés entre le rêve, l'espoir, la déception, l'inquiétude... et la faim.

Le passé recomposé de Thérèse Renaud nous aura aussi donné accès à une impressionnante galerie de personnages. Outre les «vedettes» qu'elle aura pu entrevoir avec fascination dans le quotidien de sa vie parisienne, l'auteure nous faisait part de ses rencontres avec Raymond Abellio, Antonin Artaud, Jean Bazaine, Paul-Émile Borduas, André Breton, Maria Casarès, Jean Gascon, Claude Gauvreau, Éloi de Grandmont, Gilles Hénault, Pierre Loeb, André Maurice, Pierre Mercure, Jean-Paul Mousseau, Henri Perruchot, Gérard Philipe, Ludmilla Pitoëff, Rodolphe de Repentigny, Jean-Paul Riopelle, Jean-Louis Roux et même Pierre Elliott Trudeau descendant les Champs-Élysées sur sa moto!

Entière, toujours

En explorant les méandres capricieux du réel, Thérèse Renaud sera demeurée fidèle à son engagement et à ses amitiés, contribuant autant à la grande histoire de l'automatisme qu'à son aventure au quotidien. À rebours, elle nous aura fait réaliser combien il est essentiel de prêter l'oreille à ceux qui, par réserve, discrétion ou modestie, auront longtemps préféré le silence aux risques de confrontations stériles. Ce faisant, elle nous aura permis de prendre un recul opportun par rapport à ceux qui seront longtemps parvenus à imposer leur point de vue en parlant fort, avec éclat et sans relâche.

Depuis son séjour à Paris de 1946 à 1953, l'automatiste Thérèse Renaud n'avait pas changé. Elle était demeurée aussi entière. Sa capacité d'indignation et de dénonciation pouvait encore donner lieu à de beaux emportements! Contemplative à ses heures, la poète et essayiste était toujours capable de s'insurger devant une injustice ou de s'émerveiller devant un geste généreux et désintéressé. Elle avait ce tempérament unique où l'excès le dispute à la réserve.

Cette tendre intraitable éprouvait un incompressible besoin de s'exprimer auquel succédait parfois le regret d'avoir trop parlé ou le goût amer des silences qu'elle s'était imposés. Dans le texte-miroir de son «passé recomposé», elle avait su trouver une façon de se chercher et de se trouver, de se connaître et de se livrer, d'être soi avant de composer avec le nous.

Ce qui nous amène naturellement aux derniers mots du dernier livre de Thérèse Renaud. Ces mots qui disent tout, elle les aura écrits au présent, mais elle aurait pu les conjuguer à tous les temps: «Quelle puissance d'énergie possède la vie, même dans les pires adversités, l'indispensable étant d'y associer un irrésistible désir de création et un amour sans limite pour la vie.»

*Signataire de Refus global en 1948, la poète et essayiste Thérèse Renaud s'est éteinte à Paris le 12 décembre dernier. Avec son recueil Les Sables du rêve (1946), elle aura marqué d'une empreinte décisive notre poésie surréaliste et automatiste. L'an dernier, elle revenait sur ses pas en évoquant ses premières années d'exil dans la France d'après-guerre avec son compagnon de toujours, Fernand Leduc. Dans la préface de ce livre intitulé Un passé recomposé. Deux automatistes à Paris (1946-1953), John R. Porter brossait un portrait de Thérèse Renaud dont il reprend ici les grandes lignes.