Pourquoi sauver le silo no5? - La ville n'est pas un musée

Si la nouvelle publiée en page B8 du Devoir du 8 décembre se confirme, mes craintes au sujet du silo n°5 du port de Montréal seront également confirmées. On aura donné à une entreprise privée un droit exorbitant sur l'espace et le paysage commun des Montréalais. Une fois encore, le prétexte douteux d'une préservation «patrimoniale» aura servi, en définitive, un intérêt particulier qui, en aucune autre circonstance, n'aurait eu accès à un terrain aussi privilégié au détriment de l'ensemble de la communauté urbaine.

Depuis plus de 35 ans, j'enseigne l'histoire de l'architecture du XXe siècle au niveau universitaire et, depuis nombre d'années, je participe à la défense de plusieurs oeuvres exemplaires de cette architecture dans le cadre de Docomomo Québec. Je ne suis donc pas indifférent au sens et à la valeur, historiques et esthétiques, des installations portuaires de Montréal.

Pourtant, j'ai régulièrement émis des réserves quant à l'enthousiasme que manifestent bien des gens — sans nul doute sincères — à propos de la conservation du silo n°5. Il me semble qu'il y a là un sentimentalisme et un esthétisme mal accordés à la nature même de l'objet qu'on entend sauver de la ruine.

Un passé pragmatique

Certes, le silo représente, avec plusieurs autres structures, le passé de Montréal, un passé pragmatique, peu soucieux, à vrai dire, de la figure de la ville, moins encore de la qualité de la vie qu'on y menait. Les responsables de ces structures, si d'aventure ils résidaient à Montréal, se gardaient bien d'habiter près de la source de leur fortune. Ils laissaient ce privilège à des classes moins favorisées.

Le passé est le passé. Il est absurde de le juger in absentia, mais on me convaincra difficilement que le dommage objectif et concret causé à l'espace montréalais doit être perpétué au-delà des bénéfices que la ville en a tirés jadis. Il me faut plus pour cela que le prétexte aussi louable qu'imprécis du devoir de mémoire.

De quelle mémoire s'agit-il? De la mémoire de qui? Je laisse à chacune des composantes de la complexité culturelle de Montréal le soin de répondre comme elle l'entend et je suis prêt à entendre tous les arguments, même les plus légers, avec sympathie. À ce jour, je n'ai rien entendu. La survie du silo fait partie de ces évidences vertueuses qu'on ne saurait contredire sans passer pour intéressé ou ringard.

Pourtant, les modifications qu'on devra lui faire subir pour le rendre conforme à ses nouvelles fonctions risquent fort, si j'en juge par quelques exemples récents (églises, en particulier), d'ôter toute pertinence et authenticité au discours sur la mémoire. Quel sens (autre que celui d'une gratification esthétique passagère) donner à la conservation d'une coquille vide dont la fonction nouvelle n'aurait plus aucune parenté avec celle qui l'a engendrée?

Un palais du XVIe siècle peut être transformé en musée ou en centre culturel. Sa spécificité fonctionnelle est rarement telle qu'elle ne puisse s'accommoder du nouveau rôle (public) qu'on entend ainsi lui attribuer. Il n'en va pas de même, à mon sens, d'un objet aussi spécialisé que le silo n°5.

Quant à ceux que touche encore (et j'en suis) le souvenir des pionniers du Mouvement moderne, je leur rappelle (mais est-ce nécessaire?) que Gropius ou Le Corbusier se basaient sur des photographies, pas sur les silos réels qu'ils n'avaient jamais vus et dont le contexte urbain ne les intéressait guère. Pour moi, historien, c'est la photo truquée parue dans un livre de Le Corbusier qui est l'objet historique, pas les silos dont la perte ne m'afflige pas outre mesure quand je me rappelle les perspectives bouchées du Vieux-Montréal de ma jeunesse.

Le marketing de la vertu civique

Montréal fut longtemps une ville en expansion où l'expédient économique et technique l'emportait sur l'esprit civique et sur l'art urbain. Cela n'a rien de honteux, mais cela n'est pas davantage exceptionnel ou exaltant. Il est temps de passer à autre chose et c'est ce qu'on a fait en se réappropriant les quais et le canal de Lachine. Paradoxalement, le projet dont il est question dans Le Devoir témoigne lui-même de ce goût d'«autre chose»: qualité de vie, développement durable... bref, la vertu civique associée au privilège et à la jouissance urbaine.

Le problème, c'est que cette jouissance est réservée à quelques dizaines d'individus fortunés et que la vertu civique, faute d'intégration à un plan d'ensemble, apparaît ici quelque peu opportuniste. En revanche, le privilège — accordé jadis aux silos pour des raisons évidentes — de s'interposer entre la ville et son horizon fluvial est non seulement reconduit sine die (et, désormais, sans justifications pratiques), mais aggravé par l'addition de tours dont on nous annonce benoîtement qu'elles atteindront «à peu près la hauteur de la Place Ville-Marie».

Je me souviens avoir entendu dire, il y a quelques années, que la conservation du silo n°5 avait du moins l'avantage d'empêcher des développements privés incontrôlables. Les développeurs — incontrôlables, mais pas dénués d'imagination — semblent bien avoir trouvé le moyen de concilier leurs ambitions envahissantes avec les apparences de la vertu civique, le marketing le plus actuel avec le goût le plus exquis.

Il est interdit d'abattre les vaches sacrées, mais on peut les traire...

Conserver, c'est bien. Je conçois même volontiers qu'on applique, dans ce domaine, le principe de précaution et qu'on se donne le temps de consulter, d'évaluer avant de poser des gestes irréversibles. Pourtant, dans l'intérêt même de la conservation qui risque de perdre toute crédibilité à défendre ce qui ne doit pas l'être, de perdre aussi des moyens financiers précaires faute d'avoir opéré un choix, posé un jugement critique, il faut bien finir par trancher: la ville n'est pas un musée.

Dans le cas du silo n°5, le choix, notamment, doit se faire entre un objet et un site. La situation et la dimension du silo (surtout si on projette de l'augmenter de façon significative) permettent-elles de sauver l'un et l'autre? Permettez-moi d'en douter. Mon choix personnel va au site, qui est, de beaucoup, plus précieux et plus «public».

Quant au silo, je préfère conserver — en relevés, en photo ou autrement — le souvenir d'une honnête machine que de la voir dénaturée, transformée en tour d'ivoire pour belles âmes postindustrielles.