Polytechnique, seize ans après - La lutte pour continuer

Il y a 16 ans, un homme est entré à l'École polytechnique, a séparé les étudiants des étudiantes et a tiré sur 24 personnes, tuant ainsi 14 femmes. L'une d'entre elles était ma soeur, Geneviève Bergeron. Depuis, les familles des victimes se sont battues, malgré leur douleur, pour s'assurer que ces morts ne soient pas vaines. Nous avons travaillé pour prévenir la violence envers les femmes et avons lutté pour avoir au Canada l'une des meilleures lois du monde sur le contrôle des armes.

Au lendemain de la fusillade, les étudiants de l'École polytechnique ont réuni plus de 600 000 signatures en faveur de l'interdiction des armes militaires d'assaut et, en 1990, la ministre de la Justice de l'époque, la conservatrice Kim Campbell, a proposé une nouvelle loi pour résoudre ce problème.

Cette loi était un pas dans la bonne direction, dans la mesure où elle interdisait un certain nombre d'armes militaires d'assaut, améliorait les examens préliminaires aux acquisitions d'armes à feu et renforçait les règlements relatifs à l'entreposage, mais cela n'était pas suffisant. Nous vivions encore dans un pays avec six millions d'armes sans possibilité de retrouver leurs propriétaires, où seulement le tiers d'entre eux détenaient des permis d'armes valides et où certaines armes à feu, interdites dans d'autre pays, car considérées comme des armes de guerre, étaient encore vendues aux citoyens pour la chasse. Six enquêtes publiques distinctes ont montré que la loi n'allait pas assez loin.

Tout le débat a révélé les lacunes importantes de nos lois. En 1989, plus de 1300 personnes ont été tuées par armes à feu au Canada, par rapport à 3200 dans des accidents de voiture. Nous avons appris que, dans certaines régions du pays, comme en Alberta, le taux d'enfants de moins de 15 ans tués par arme à feu était aussi élevé que les taux d'enfants tués par arme à feu en Israël et en Irlande du Nord réunis.

Les efforts de nos familles et amis ont été soutenus par d'importants groupes des secteurs de la santé et de la sécurité publique canadiens, qui comprennent que le contrôle des armes va au-delà du massacre de 14 jeunes femmes et permet d'améliorer la sécurité de tous les Canadiens.

Une longue lutte

Grâce à nos efforts et au soutien de la population, une nouvelle Loi sur les armes à feu a été adoptée il y a 10 ans. Elle a pour but de réduire le risque posé par la mauvaise utilisation des armes et comprend deux exigences très simples: tous les propriétaires doivent faire l'objet d'un examen d'antécédents adéquat et obtenir un permis, et toutes les armes doivent être enregistrées. Elle renforce également le contrôle des armes de poing et durcit les sanctions pour l'utilisation d'armes à des fins criminelles.

La lutte pour cette loi a été longue, épuisante et pénible. Nous avons comparu à un nombre incalculable de comités parlementaires. Sans relâche, les victimes et les survivants des crimes dus aux armes ont eu à défendre la loi contre l'hostilité organisée du lobby pro-armes et de leurs alliés politiques et parlementaires.

Aujourd'hui encore, les mêmes arguments inspirés des Américains sont répétés et recyclés: «Les armes ne tuent pas, ce sont les hommes qui tuent.» Nous connaissons ces arguments. Nous savons que ce sont les gens qui ont des armes qui tuent. En outre, il est prouvé que la Loi sur les armes à feu a permis d'empêcher que les gens potentiellement dangereux — ceux qui ne devraient pas avoir d'armes — ne mettent la main sur celles-ci.

Certains seront d'avis que le contrôle des armes coûte trop cher. Il est vrai que les coûts ont dépassé les prévisions, mais ce n'est qu'un petit investissement annuel si l'on considère les coûts de la violence à la société (6,6 milliards de dollars par an), sans parler du prix inestimable de la vie des victimes.

Les familles et les amis des victimes de Polytechnique ont défendu la Loi jusqu'à la Cour suprême du Canada, aux côtés de la police, des organismes des secteurs de la santé publique, de la violence conjugale, de la sécurité des enfants, etc. La Cour suprême a conclu que l'obtention de permis par les propriétaires et l'enregistrement des armes étaient étroitement liés.

Des résultats

Aujourd'hui, 95 % des propriétaires d'armes détiennent un permis et plus de 90 % de toutes les armes sont enregistrées. La police interroge le système environ 5000 fois par jour, et nombre d'exemples montrent que cette information est utilisée pour retirer les armes des personnes qui représentent une menace pour elle-même ou autrui. Plus de 5400 affidavits ont ainsi pu être fournis dans le cadre de procédures judiciaires impliquant des armes.

Le nombre et le taux des décès par armes à feu ont diminué. En 2002, 500 personnes de moins ont perdu la vie par armes à feu par rapport à 1989. Les meurtres commis avec des fusils ont chuté. Les meurtres de femmes par arme ont diminué de façon significative. En fait, Amnistie Internationale, Oxfam et le International Action Network on Small Arms ont fait les éloges de la Loi canadienne et l'ont désignée comme un exemple des efforts pour combattre la violence contre les femmes dans le monde.

Cette diminution est encore plus évidente pour les décès causés par des fusils de chasse — armes à feu les plus souvent impliquées dans les cas de violence conjugale, de suicides ou d'accidents — ciblés par la Loi.

Bien que nous ayons fait du chemin, il nous reste beaucoup à faire: le problème des armes de poing persiste, surtout dans les grandes villes, alimenté par le vol des armes des propriétaires canadiens et des armes illégales en provenance des États-Unis. Ici, le Parti conservateur menace toujours d'anéantir les progrès pour lesquels nous nous sommes tant battus.

Notre loi est une commémoration permanente en souvenir de ma soeur, des autres femmes qui ont perdu la vie ce jour-là et de toutes les victimes de violence par armes au Canada. Nous continuerons de travailler pour prévenir et arrêter cette violence, mais nous ne pouvons agir seuls. Le lobby pro-armes et leurs alliés, à la fois au Canada et ailleurs, continueront de se battre. Nous ne pouvons baisser les bras. Les Canadiens ne peuvent se permettre de perdre ce combat.