L'entrevue - Le maître des mots

Alain Rey est l'âme des Dictionnaires Le Robert depuis 50 ans. Drôle et intarissable, il est un monument et un trésor pour tous ceux qui aiment notre langue. Le Devoir l'a rencontré à Paris à l'occasion de la sortie du Dictionnaire culturel en langue française.

Pénétrer dans le bureau d'Alain Rey, c'est un peu comme visiter une très belle cave de grands crus de Bordeaux. On retrouve là le nectar en matière de dictionnaires. Ceux-ci reposent du sol au plafond, sur tous les murs, des vendanges anciennes ou plus récentes de France, du Canada, d'Australie, du Japon, du Québec... D'ailleurs, sur les mots, les écrivains et la vie du français au Québec, Alain Rey est incollable.

Les oenologues nous impressionnent toujours un peu avec leur jargon technique, et on ne sait jamais bien quel terme employer de crainte de passer pour un misérable inculte. Face au maître des mots, on se dit que nos questions seront forcément mal formulées, remplies d'un vocabulaire imprécis, d'erreurs de syntaxe... Mais on s'est profondément trompé. L'homme est jovial, rieur et il n'a rien du professeur prêt à vous reprendre à chaque faute. Il aime les mots comme on aime le bon vin, en jouisseur. Sa passion est prolifique et contagieuse.

Entré aux Dictionnaires Le Robert en 1952, Alain Rey a donné naissance, depuis, au Grand Robert, au Petit, au Micro, à celui des Noms propres et au Dictionnaire historique. Il n'apprécie pas cette vision de la langue uniquement identifiée «au français écrit, à celui de l'école, aux concours d'orthographe», qu'il trouve bien conservatrice. «Les mots, ça bouge», ajoute-t-il, enjoué. On pensait rencontrer un puriste intransigeant, on découvre un amoureux qui préfère le plaisir des mots au «bien-parler».

C'est de cet amour qu'est née sa dernière création: le Dictionnaire culturel en langue française. Son éditeur parle de «Reyvolution culturelle»: le jeu de mots est juste, car cet ouvrage surprenant et unique, ni dictionnaire ni encyclopédie, nous invite à lever le voile et à découvrir tout ce qui se cache derrière les mots. Un voyage dans leur véritable dimension: la langue et la culture.

«Reyvolution» culturelle

Le Dictionnaire culturel en langue française fait une nouvelle lecture des mots et surtout des idées qu'ils portent en eux, d'une civilisation à une autre. Comme un galet lancé dans l'eau d'un lac, le mot crée de multiples ondes autour de lui: le sens, l'étymologie, les symboles, les concepts, les visions du monde qu'il implique selon les contextes historiques ou de civilisation... Aller au-delà du lexique et explorer tout ce qui se cache derrière un mot, voilà la mission de ce nouveau dictionnaire.

Un exemple: le mot «boxe». Un article vient nous éclairer sur le sens du mot, bien entendu, mais surtout sur l'histoire de ce sport inventé par les aristocrates anglais pariant sur les pauvres qui combattaient. En France, elle se pratique avec des gants et avec élégance, comme l'escrime.

Elle devient ensuite, aux États-Unis, une activité louche de paris sur des combats d'esclaves noirs. Derrière le mot, on découvre donc l'histoire, la sociologie, le racisme... Tout un univers ignoré des simples dictionnaires.

«J'ai toujours trouvé que les contenus culturels des dictionnaires de langue française pouvaient être fortement améliorés en y ajoutant des réflexions sur l'ensemble des cultures, sur l'ensemble des civilisations, c'est-à-dire en passant du sens des mots à l'histoire et à la nature des concepts, mais aussi en considérant les interférences entre les langues, explique Alain Rey. Ce n'est pas à un Québécois qu'il faut l'expliquer: aucune langue ne se développe sans la contribution des langues voisines et sans contribuer à l'évolution des langues voisines.»

Voilà qui met de la chair autour des mots et qui donne envie de tourner avec gourmandise plusieurs des 9400 pages des quatre volumes renfermant 70 000 mots. Ce projet titanesque a nécessité dix ans de travail passionné et la participation de 100 collaborateurs. Une oeuvre unique. Rey et son équipe offrent un dictionnaire «pas seulement de la langue française, mais de toutes les cultures en langue française».

Ainsi, plus que dans n'importe quel autre dictionnaire, le français est déployé dans toutes ses variétés régionales, en France ou à travers la Francophonie, mais aussi dans une richesse de traductions. On y retrouve des textes anciens, des modernes, d'autres publiés l'année dernière, des écrivains du monde entier, «tous à égalité parce qu'on ne peut pas faire de ghettos». Les citations d'écrivains canadiens, tels Gabrielle Roy et Victor-Lévy Beaulieu, pour ne citer qu'eux, figurent en bonne place. Alain Rey estime, par exemple, qu'Une saison dans la vie d'Emmanuel, de Marie-Claire Blais, «c'est culturellement important, ça décrit un moment de la civilisation québécoise».

En français dans le texte

Alain Rey connaît bien le Québec et le français parlé ici. Il a enseigné à l'Université de Montréal, il y a de cela plusieurs années, et s'est lié à Jean-Claude Corbeil, l'un des grands artisans des législations linguistiques au Québec.

C'est dans cet esprit qu'il s'est intéressé aux terminologies technique, juridique, politique... «L'influence de l'anglais américain est encore plus forte dans ces domaines, et ces terminologies avaient besoin d'un sacré nettoyage, beaucoup mieux fait au Québec qu'en France, d'ailleurs», souligne Alain Rey en donnant l'exemple du mot «courriel», encore peu utilisé en France. Il se réjouit de la présence vivante du français au Canada: «C'est une chance extraordinaire d'avoir une tête de pont en Amérique du Nord!»

Lorsqu'il parle de l'usage du français au Québec, Alain Rey le compare à «un millefeuille: des gens qui passent d'un certain niveau de discours en français à un autre avec une étonnante facilité». Dans la rue ou dans sa chaire, le professeur québécois n'aura aucune difficulté à se faire comprendre d'un francophone d'Europe de passage; par contre, fait remarquer Alain Rey, «quand il s'agit de Québécois pure laine, peu cultivés, la différence des usages est très grande, même si c'est incontestablement du français».

Parfois, il y a incompréhension. «L'Atlantique, ça existe!», lance-t-il, avant d'ajouter d'emblée que «le Québec a droit à sa propre norme, et ce n'est pas la peine de se raccrocher aux règles de l'Académie française». Cependant, c'est en n'oubliant pas de s'ouvrir et de s'enrichir à d'autres usages que le français du Québec reste fort.

Alain Rey rappelle que «plus on parle des autres cultures, plus on assure la légitimité de la culture pensée en français». Cette idée a guidé la rédaction du dernier dictionnaire et le travail du lexicographe depuis plus de 50 ans.

La naissance des dictionnaires

«Je n'ai jamais fait de dictionnaire sans avoir à l'esprit la pluralité du français», précise M. Rey, qui ne dit pas cela «pour faire plaisir aux Québécois». Les mots du dictionnaire sont marqués par la géographie, car le français est présent sur les cinq continents, mais aussi par les époques. Aujourd'hui, Le Robert est même millésimé! «Il faut que les gens se rendent compte que la langue est vivante et qu'elle évolue. S'il n'y a rien de marqué sur leur dictionnaire, ils diront: "je l'ai acheté il y a cinq ans", alors qu'ils l'ont acheté il y a 25 ans.»

Le vocabulaire de l'informatique, par exemple, avec le souci d'éviter les anglicismes, est très à jour. Lors de la réunion éditoriale annuelle, les mots nouveaux qui ne figurent pas dans le dictionnaire seront débusqués, traqués au fil d'articles, de citations, et jugés aptes ou non à entrer dans Le Robert. Certains y arrivent, d'autres partent pour laisser leur place. «Les mots qui vont disparaître sont les plus récents parce que les plus anciens ont prouvé que, même s'ils sont sur le déclin, on va les entendre dans des pièces de théâtre, des films... », explique Alain Rey. Parfois, il y a débat, alors c'est la majorité du comité éditorial qui tranche. «C'est facile: on utilise Google et si on a 300 000 références, on le met; si on a 300 références, on ne le met pas», admet-il, amusé.

Les noms propres sont eux aussi soumis au jeu des entrées et des sorties. La mission est encore plus difficile parce qu'il faut savoir si on veut uniquement répondre aux demandes de ceux qui lisent le journal ou donner un tableau culturel riche du passé et du présent. «Larousse est plus dans l'actualité du sport, du rock; nous, nous sommes plus dans ce qui concerne les écrivains, les peintres et les réalisateurs de cinéma, davantage que les acteurs, par exemple.»

Si on parle de chanteurs, Le Robert donne la préférence à ceux qui écrivent et «dont la chanson a une vertu poétique». Gilles Vigneault et Félix Leclerc, par exemple, y figurent en bonne place, mais aussi Céline Dion, alors qu'Alain Rey était hostile à cette entrée hors règle. «Il y a d'autres chanteuses québécoises plus importantes qui auraient mérité d'y figurer et qui n'y sont pas. On a mis Céline Dion seulement pour des raisons de notoriété», regrette le lexicographe. Paul Martin est entré dans la dernière édition: la règle veut que, dès qu'un personnage politique a une responsabilité élevée, il doit y figurer. «Berlusconi, on l'aime pas, mais il est là!», dit M. Rey en s'amusant.

Si les individus entraient dans le dictionnaire selon une cote d'amour, nul doute que les francophones réclameraient l'arrivée d'Alain Rey au plus vite. Et si on était au Japon, il serait certainement déjà un trésor national de son vivant.

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