«Citoyen» à toutes les sauces

Que signifie cette mutation proliférante du mot «citoyen»? Galvaudage ou réel engouement pour la chose publique?

Citoyen! Le mot faisait autrefois un peu Révolution française, solennel. Ce fut même une insulte égalitariste, lancée par les révolutionnaires à Louis XVI lors de son procès: «Lève-toi, citoyen Capet!» Plus récemment, ce vocable relevait simplement du pur langage administratif: «Êtes-vous citoyen canadien?»

Mais la vague de revalorisation de la «citoyenneté», à la fin des années 1990 (qui a suscité 1001 colloques sur la question), a tout changé. Non seulement cela a entraîné la création d'un cours de 150 heures intitulé «Histoire et éducation à la citoyenneté», en première secondaire, mais, dans le langage «correct», elle a, cette même vague, favorisé l'usage de «citoyen» comme un adjectif.

Au Québec, cela nous a donné l'Option «citoyenne» (parti qui fusionnera en janvier avec l'Union des Forces progressistes) ou encore les «100 idées citoyennes pour un Québec en santé», titre d'un livre de l'Institut du Nouveau Monde.

Le nouvel adjectif se retrouve couramment dans la bouche des parlementaires à Québec. «La relève et les jeunes, c'est aussi la participation citoyenne», a déclaré le premier ministre Jean Charest le 10 décembre 2004. La Commission spéciale sur la loi électorale, qui a tenu des audiences publiques début novembre, s'est aussi donné un «comité citoyen», c'est-à-dire un groupe de personnes tirées au sort dans la population qui participeront aux travaux de la commission.

Les péquistes sont les plus friands de l'adjectif. Dans un discours sur la patrimoine religieux, la députée Nicole Léger a parlé, en l'espace d'une minute d'une «déclaration citoyenne», d'une «participation citoyenne» et a évoqué la création d'une «assemblée citoyenne». En 2002, le député Jean-Pierre Charbonneau, alors ministre de la Réforme électorale, se réjouissait de la mise sur pied d'une «instance citoyenne» pour étudier la réforme du mode de scrutin. À la tête de celle-ci, l'ancien patron du mouvement Desjardins, Claude Béland, dans ses discours, disait qu'il allait mener une «consultation citoyenne». Et l'on ne compte plus les «démarches citoyennes», les «gestes citoyens» et les «projets citoyens».

Rassemblement large

Les syndicats sont aussi touchés par la vogue. Au début du mois, la Fédération des infirmières et des infirmiers du Québec (FIIQ) annonçait la tenue d'une manifestation «citoyenne». «C'est parce qu'on invite les gens à se joindre à nous», nous a expliqué la conseillère aux communications de la FIIQ, Sandra Gagné.

Cette idée de «rassemblement large» c'est exactement ce que les fondatrices d'Option citoyenne, Françoise David en tête, voulaient exprimer en baptisant ainsi leur parti: « Dans mon esprit, Option citoyenne, ça voulait dire "la plus rassembleuse possible".»

Est-ce à dire que ceux qui n'en font pas partie sont moins «citoyens», se demande toutefois l'ancien directeur de L'actualité, Jean Paré, qui vient de publier Le Code des tics, un guide de la langue de bois, du jargon, des clichés et des tics tendance (Boréal)? Non, proteste Françoise David, en soulignant que le Parti québécois a beau se dire «québécois», il ne prive «pas les autres partis de leur "québécitude" pour autant». L'option «citoyenne», c'est «l'idée que le peuple se réapproprie la politique, ce que les Grecs nommaient politique, c'est-à-dire l'organisation de la cité», explique Mme David. Cela ne convainc pas M. Paré, qui maintient que ce type de nom de parti est nouveau: «Quand on a appelé "démocrate" le parti américain qui porte encore ce nom, c'était pour signifier clairement que les autres partis ne l'étaient pas.»

Disparition de «civique»?

Chroniqueur au Devoir, mais aussi président de l'Institut du nouveau monde (INM), Michel Venne fait usage du mot «citoyen» comme d'un adjectif. «La mode ou la tendance semble être à utiliser le mot citoyen, comme adjectif, pour remplacer le mot civique», constate-t-il. «C'est du moins ainsi que je l'entends personnellement, même si je le fais un peu à contrecoeur». Selon lui, «le sens du mot civique semble s'être perdu». L'adjectif civique, aujourd'hui, est plus spontanément associé au «civisme» «plutôt qu'à l'exercice des droits politiques et de la participation civique», dit Michel Venne. Mais, dans une certaine gauche, «citoyen» devient de plus en plus un synonyme de «militant», «quelqu'un vraiment engagé à gauche», note-t-il.

Voiture citoyenne

Parfois, l'usage de l'adjectif «citoyen» prend des allures presque caricaturales, comme dans l'expression «voiture citoyenne». Cela révélerait d'une idéologie qualifiée de «citoyennophilie» par l'écrivain français Philippe Muray. Le véhicule nommé plus haut, comme l'expliquait dans nos pages automobiles le journaliste Pascal Boissé, n'est évidemment pas de type sport. De plus, «il favorise la sécurité des occupants, des piétons et des deux-roues et la sécurité des occupants» des autres voitures. Évidemment, la «voiture citoyenne contribuera» à la protection de l'environnement. Selon ces critères, la Fiat Punto a été classée fin octobre «meilleure voiture citoyenne» par la Ligue contre la violence routière, un organisme français qui publiait pour la première fois un «palmarès de la voiture citoyenne».

Quand on lui parle de ce phénomène, Françoise David a une première réaction assez critique: «comme n'importe quel mot qui un jour vient à la mode, des publicitaires futés s'en emparent et lui font dire n'importe quoi». Mais après quelques instants, Mme David nuance et trouve «pas folle», au fond, l'expression «voiture citoyenne». Une voiture qui pollue moins et consomme moins que les autres «mérite peut-être le qualificatif de citoyen», dit-elle, puisqu'on peut y percevoir «l'effort que chacun ou chacune est prêt ou prête à faire pour contribuer au bien commun». Et le parti qui naîtra, le 15 janvier, aura-t-il toujours le qualificatif de «citoyen»? Pourquoi pas l'Union des forces citoyennes? «Vous verrez en janvier», répond-elle.

Vertu

Certes, «citoyen» a déjà existé comme adjectif, fait remarquer Benoît Melançon, du département d'études françaises de l'Université de Montréal (UdeM). Le Trésor de la langue française considère toutefois cet usage comme vieilli. On parla autrefois d'un «soldat citoyen», d'un «tableau citoyen». Ce n'était pas à l'époque une façon de qualifier un acte, un comportement ou une chose de «louable» ou de «vertueuse», a noté Jacques Capelovici dans Le Figaro.

En somme, «le terme risque fort», s'inquiète le philosophe Daniel Weinstock de l'UdeM, «de devenir tout simplement synonyme de 'BON', et de perdre la dimension institutionnelle qui accompagne traditionnellement le concept». Que l'on puisse en user pour qualifier des actes de consommation, comme d'acheter une voiture hybride ou d'acheter équitable, montre que le concept «est à la limite de l'éclatement», affirme-t-il. «Tout comme l'idée d'"entreprise citoyenne", qui devient un mantra dans les milieux d'éthique des affaires.»

Le destin de «citoyen» pourrait bien ressembler à celui de «durable», qui est assez triste, selon M. Weinstock: «Il acquiert, à partir d'une signification originale relativement pointue, une connotation positive indépendante de son contenu original et devient ensuite un ingrédient d'une stratégie de marketing, une manière de vendre une marque auprès d'un public qui tient à pouvoir se représenter comme possédant une vertu supérieure.»

Ce qui, convenons-en, n'est pas très citoyen...

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