La demi-lecture des textes de Tariq Ramadan

De fait, M. Malette s'insurge contre le prétendu «double discours» qui consiste tout à la fois de prôner la connaissance de l'Autre et «[l'in]capacité de critiquer sa propre pensée», d'avoir «un positionnement en faveur d'une activité autocritique de la pensée, et un autre discours prônant implicitement la suprématie des commandements de l'islam sur cette même activité», sans oublier le fait de «soutenir [...] à mots couverts la préséance des interdictions religieuses sur l'exercice d'une activité rationnelle et autocritique».

Foi et raison: le malentendu

Alors qu'Albert Camus disait que la raison s'arrête là où la foi commence, il semble que le réflexe «très autocritique» de M. Malette ne permet pas d'y voir le poncif qui structure toute la philosophie occidentale depuis Descartes, autrement dit l'opposition radicale de la raison et de la foi.

Ces derniers n'étant pas conflictuels mais bien complémentaires dans la tradition philosophique musulmane, on ne peut que disqualifier toute tentative de vouloir «absolument» confondre les deux ordres ou de les séparer au point de les opposer et de conclure hâtivement à leur incompatibilité. Ainsi, le divorce qui caractérise le rapport entre foi et raison est en réalité celui-là même qui a nourri la déchirure définitive (bien qu'inachevée) de la sécularisation, fondement de la laïcité, c'est-à-dire la séparation de l'Église et de l'État en Occident.

C'est qu'on omet de rappeler que, au coeur des débats qui agitent les consciences entre détracteurs et défenseurs de l'islam d'Occident, il y a ce malentendu qui oppose deux perceptions d'une réalité qui impose envers et contre tout la coexistence de la foi et de la raison: d'une part, une rationalité exclusiviste qui évacue toute religiosité de la sphère du débat... supposément «pluraliste»; d'autre part, une conception où, selon l'expression de Ramadan lui-même, «ces deux composants, certes distincts, sont absolument complémentaires: pas d'enracinement de la foi sans présence de la raison, et pas de raison appliquée sans éclairage de la foi».

Quand bien même on rejoindrait Ramadan pour le «dialogue interculturel» et la citoyenneté commune qu'il appelle de ses voeux, il n'en reste pas moins que toute tentative pour «le citoyen canadien de confession musulmane» de proclamer sa multiplicité identitaire de fait équivaudrait à un «entêtement» en faveur de «ses convictions religieuses», à un «discours absolutiste», voire une coupable duplicité («double discours»).

Intolérance de fait

À l'âge de la diversité des origines et des visions du monde, de l'hybridité transnationale et du métissage culturel, il est bien ironique de voir M. Malette refuser de lire, si ce n'est à demi-mot, une parole qui adjoint le pluralisme identitaire, les responsabilités communes, le respect des différences et la nécessité — pour tous — de «remettre en question sa façon de voir, se défaire de ses vieilles habitudes intellectuelles et culturelles et accepter de répondre aux questions de concitoyens pas tous identiques à nous» (Tariq Ramadan).

C'est justement à la lecture du texte où Ramadan explique son concept d'«éthique de la citoyenneté», où il rappelle que «le temps est venu de respecter nos différences sans compromettre les principes fondamentaux du pluralisme, de la justice et de l'égalité» et où il souligne qu'il «nous faudra aussi affirmer le risque d'encourager notre propre autocritique», qu'on «doit mettre à l'épreuve ses croyances, sa conscience et son intelligence» et qu'on doit «consentir des efforts considérables pour relire et réexaminer [les] sources et [les] traditions » musulmanes, c'est à la lecture de ce texte, dis-je, que l'on s'ingénie pourtant à répéter — à l'unisson des multiples occurrences googliennes (surtout françaises) — ce que personne n'a été capable de prouver à l'appui d'aucun texte écrit ou transcrit de Ramadan en quelque langue que ce soit — même M. Malette!

En fin de compte, il apparaît bien dommage de constater que les voix prétendument rationnelles, qui perpétuent les slogans-contrevérités importés des militants de la laïcité anti-religieuse et combative d'outre-Atlantique, ne jurent en réalité que par les catégories mentales qui confinent à l'intolérance de fait (quelle que soit la tolérance déclarée), à la persistance du climat de méfiance et à l'infusion délibérée d'un sentiment de peur, en deçà de toute pensée autocritique.

Au vu de l'islamophobie galopante de cette dernière décennie, il serait peut-être temps que l'on se rappelle de ce que l'antisémitisme du XIXe siècle et de l'entre-deux-guerres a produit de répugnant dans la mémoire de l'Occident pour non seulement prévenir la répétition de l'histoire, mais également envisager réellement de vivre et de construire ensemble une société qui nous appartient tous et de l'avenir de laquelle nous sommes tous responsables.

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