«J'ai eu l'impression d'être un criminel»

«Ce qui est offusquant, c’est qu’on ne m’ait même pas appelé pour discuter de mes disponibilités», dit le Dr Martin Loranger.
Photo: Jacques Nadeau «Ce qui est offusquant, c’est qu’on ne m’ait même pas appelé pour discuter de mes disponibilités», dit le Dr Martin Loranger.

Le Dr Martin Loranger, un jeune médecin de Montréal, a eu la surprise de sa vie mercredi soir. Un huissier frappe à la porte de sa demeure, sur le Plateau Mont-Royal, et remet à sa conjointe une lettre le sommant coûte que coûte d'être de service à l'urgence de l'hôpital de Jonquière au cours de la nuit du 25 septembre, à 500 kilomètres de chez lui.

«En voyant l'huissier à la porte, ma conjointe s'est demandé ce qu'on avait fait d'illégal. Ce monsieur a répondu: "Rien, vous êtes médecins!"», a raconté hier ce jeune urgentologue, complètement abasourdi de ce traitement pour le moins cavalier.

En fait, le Dr Martin Loranger fait partie d'une liste de 11 médecins de toutes les régions du Québec que vient d'assigner par lettre d'huissier la Régie régionale de la santé et des services sociaux du Saguenay-Lac-Saint-Jean pour prêter main-forte à l'urgence du Carrefour Santé de Jonquière d'ici la fin septembre.

Ces lettres d'huissier sont la conséquence directe de la loi 114 qu'a fait adopter en juillet dernier le ministre de la Santé, François Legault, afin d'éviter la fermeture sporadique de certaines urgences en région, plus particulièrement celle de l'hôpital de Shawinigan et celle de Jonquière. C'est cependant la première fois que ces régions vont jusqu'à conscrire, à quelques jours d'avis, des médecins de la métropole pour résoudre leurs problèmes d'effectifs.

Mais à la Régie régionale du Saguenay-Lac-Saint-Jean, on affirmait hier avoir épuisé, après en avoir fait abondamment usage tout l'été, tous les médecins disponibles de la région. En désespoir de cause, on a décidé de se tourner, en début de semaine, vers le bassin d'environ 100 médecins québécois inscrits à la liste des médecins-dépanneurs.

Hier, le Dr Loranger n'en croyait pas ses yeux. «Ce qui est offusquant, c'est qu'on ne m'ait même pas appelé pour discuter de mes disponibilités. Je n'ai même jamais mis les pieds dans cet hôpital. Tout ce que je sais, c'est qu'il faut que j'arrive une demi-heure d'avance pour qu'on me fasse visiter l'urgence», dit-il.

Ce jeune médecin, qui travaille déjà de 50 à 60 heures par semaine à l'hôpital Charles-LeMoyne, sur la rive sud de Montréal, comme urgentologue et comme enseignant clinique auprès des jeunes médecins résidents, avoue ne rien comprendre à la façon de faire du ministère. «Ce qui m'"incrimine", c'est d'avoir déjà travaillé comme médecin-dépanneur en région à l'été 2001 pour donner un coup de main dans les régions en difficulté, et mon nom est resté sur la liste. J'ai fait des heures supplémentaires tout l'été parce qu'on manquait d'effectifs à Charles-LeMoyne. Et ma seule récompense, c'est d'aller faire encore des heures supplémentaires à 500 kilomètres!»

D'après Jean-François St-Gelais, porte-parole de la Régie régionale du Saguenay-Lac-Saint-Jean, une centaine de médecins de la liste de dépannage ont d'abord été joints par lettre, par télécopieur ou par courriel entre le 13 et 16 septembre. «Nous avons envoyé une centaine de lettres, mais plusieurs n'étaient pas disponibles, et cela ne nous a permis que de combler une garde en septembre. Nous avons donc décidé d'assigner 11 médecins par huissier», a-t-il expliqué. Il se pourrait fort bien qu'on décide, au cours des prochains jours, de conscrire par huissier des médecins de la région de Québec.

Selon M. St-Gelais, le choix d'une lettre d'huissier était «plus sûr et plus rapide» qu'une lettre par courrier régulier compte tenu de l'imminence des quarts à pourvoir. Dès ce week-end et la semaine prochaine, au moins huit quarts de travail à l'urgence sont à découvert, et six en octobre.

«Cet été, nous avions plus de 22 quarts vacants, et environ 35 à 40 médecins du Saguenay-Lac-Saint-Jean ont été appelés à tour de rôle. Nous avons épuisé toutes les ressources de notre région. C'est ce qui explique que nous nous tournions maintenant vers la liste des médecins-dépanneurs», soutient M. St-Gelais.

Chose curieuse, on a choisi de déplacer les médecins de Montréal pour une seule garde à la fois plutôt que de profiter de leur présence pour pourvoir plusieurs jours consécutifs. Leurs frais de déplacement seront remboursés, comme c'est le cas pour les médecins-dépanneurs, assure-t-on à la Régie régionale du Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Heureusement, l'absence du Dr Loranger, qui devait prendre une semaine de congé et assister à un congrès de formation, ne créera pas de trou dans sa propre urgence. «Je suis un bon citoyen et je ne veux pas contrevenir à la loi, mais je me sens pris au piège et traité sans respect. Quand va-t-on me rappeler? Comment puis-je planifier ma vie personnelle et professionnelle, maintenant?», demande-t-il.

La Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) s'est montrée peu surprise hier de cette façon de faire. «La loi démontre un mépris total face aux médecins. Ça confirme ce qu'on craignait. On est en train d'appliquer la loi de façon bête et méchante», a déploré le Dr Jean Rodrigue.

Selon ce dernier, la loi du ministre Legault ne fait que déplacer le problème d'une urgence à une autre puisqu'il manque aussi d'effectifs à Montréal. Plus encore, il semble que la loi 114 ait d'ores et déjà un impact sur les choix de carrière faits par de jeunes médecins, qui craignent désormais de s'engager dans une région en difficulté par crainte d'y être assignés en permanence.

La compagne du Dr Loranger, le Dr Julie Lemieux, qui a terminé sa résidence en juillet dernier, ne se dit guère rassurée par ces événements. «Pour l'instant, je travaille à Charles-LeMoyne en obstétrique et j'y suis très heureuse, dit-elle. Mais toutes les règles changent et on ne sait jamais vraiment à quoi s'attendre. J'essaie de mettre nos noms sur le moins de listes possible de peur d'être obligés de travailler quelque part!»

Le Dr Loranger, qui enseigne auprès des jeunes médecins, affirme que de plus en plus de finissants hésitent à amorcer une carrière en urgence compte tenu des contraintes qu'impose maintenant la loi 114. «Dans mes cours, plusieurs se montraient intéressés par la pratique de l'urgence, mais aujourd'hui, ils ont peur de devenir des médecins qu'on peut conscrire n'importe quand et n'importe où.»